Les bisexuel-le-s et l'échangisme
 
 
Daniel Welzer Lang



L'échangisme interroge les bisexuel-le-s. Témoin cette page sur le site bisexuelle.net où l'auteur explique:
« Nous nous sommes aperçus que beaucoup de couples, dont l'homme ou la femme sont Bi, pratiquent "l'échangisme ».

Pendant quatre années avec mon équipe de recherche, nous avons étudié ce que j'ai qualifié de « planète échangisme » afin de mettre en place la prévention sida (Welzer-Lang, 1997, 1998a,1998b). Depuis, mes observations se font au sein de l'association CCS (Couples contre le sida).

L'échangisme semble intéresser des hommes et des femmes pour des raisons très différentes. Souvent au sein des groupes bi, et/ou des mouvements progressistes, l'échangisme semble représenter un Eldorado pour des nouvelles relations, une manière de dépasser le deux contraignant, le deux conjugal produit de l'hétéronormativité ; une manière de vivre, en couple ou non, ses attirances pour des sexualités « non-conformistes », en particulier sa bisexualité, qu'elle soit féminine ou masculine. Bref, l'échangisme serait une forme possible de l'Utopie que nous, hommes et femmes, avons envie de mettre en place, et surtout de vivre. J'ai eu, moi-même cette perception, ce rêve. Malheureusement, en dehors de quelques détournements fortement encadrés, nous allons le voir, l'échangisme est surtout une forme patriarcale et sexiste d'échange des femmes, un lieu à forte domination masculine, peu libéré des contraintes et des stéréotypes sociaux.

Pour d'autres, comme cette femme qui témoigne sur le site bi, il s'agit de lutter contre ce que nous pouvons qualifier d'érotisme de l'habitude, de dépasser les habituels clivages des pratiques masculines et féminines dans la sexualité :
« Il ne faut pas croire que je ne suis pas satisfaite avec mon conjoint mais disons que " ça sort de l'ordinaire ". Pour plusieurs d'entre nous, les relations avec notre conjoint prennent une routine. Toujours à la même heure, toujours de la même manière et souvent, les fantasmes restent irréalisables. Aussi, avez-vous remarqué que beaucoup d'hommes et de femmes trompent leur conjoint à un moment donné de la relation ...
Donc, pourquoi ne pas parler de nos fantasmes et envies à notre partenaire !!
On ne sait jamais, peut-être que vous serez surpris par sa réponse.
Et nous voilà arrivés au moment où on parle d'échangisme… »

Et c'est ainsi, que dépassant l'habituelle réclusion des femmes dans le domestique pendant que leur conjoint s'adonnait à des sexualités récréatives, tarifées ou non, de nombreux hommes et de nombreuses femmes qui fréquentent ces lieux ont l'impression d'appartenir à une élite libérée.


Quelques mots pour rappeler le cadre de l'échangisme.
Pratique réservée aux classes supérieures jusqu'en 1990, avec utilisation de personnes prostituées pour satisfaire les nombreux hommes seuls qui fréquentaient ces lieux (Valensin, 1973), l'échangisme, appelé aussi non-conformisme, libertinage, s'est fortement développé ces dernières années en s'étendant aux classes moyennes, et à des jeunes couples. Aujourd'hui l'échangisme est à la mode.Houellebecq (1998) et l'ensemble des médias en témoignent.
Contrairement au leurre que suggèrent les termes échangisme, couples, la planète échangiste qui intègre petites annonces dans les revues spécialisées, dragues internets, clubs pour couples, saunas… est un territoire commercial où les hommes sont très largement majoritaires, et les couples minoritaires.
Le comptage des petites annonces de la revue Swing donne ces résultats ;

Types de petites annonces
(Swing n° 38)
Nombre de petites annonces Pourcentage
Couple H/F 388 38. 8 %
Hommes seuls 512 51. 2 %
Femmes seules 35 3,5%
Hommes Travestis 19 (3) 1. 9 %
Duos ou Groupe d'hommes 7 0. 7 %
Duos ou groupe de femmes 1 0. 1 %
Groupes mixtes (1) 16 1. 6 %
Duos Mixtes(2) 22 2,2%
Total 1000 100%

(1) Groupe d'hommes et de femmes sans précision de liens érotiques ou conjugaux
(2) Couple H-F se présentant sans lien conjugal ou érotique
(3) Ce chiffre passe à 27 si on intègre les travestis occasionnels

Les hommes (seuls ou en couple) représentent donc près de 75 % de la population qui se réclame de ces pratiques à travers les petites annonces. Nos observations empiriques dans les clubs, sauna et autres lieux de drague, sont congruentes avec ces données.

Deux mots sur l'ambiance d'extrême liberté de ces lieux.
Deux types de contraintes sur les femmes me semblent déterminantes :
- la pression liée au commerce du sexe
- la pornographie et les images sexistes


- La pression masculine due au commerce du sexe

Même si le prix d'entrée pour les couples n'est pas négligeable, ce sont les hommes seuls, majoritaires, qui procurent les bénéfices substantiels aux commerçants échangistes. Ils payent un prix d'entrée souvent plus de deux fois supérieurs aux couples (de 200 à 600 f). On comprends qu'ils veulent rentabiliser leur investissement.
Ce sont souvent des hommes mariés qui, en secret de leur compagne, paient une sexualité récréative, comme ils payaient auparavant un-e travailleuse du sexe. Sauf qu'ici, pour la même somme, ils sont au chaud, peuvent passer une soirée (et non pas une passe rapide) et surtout qu'il est préférable, aujourd'hui, de se présenter comme libertin que comme client de prostitué-e.
L'omniprésence des hommes seuls accroît la pression sur les femmes pour qu'elle se livrent à des sexualités collectives. Quand on sait — pour l'avoir observé de visu — qu'un nombre important de compagnes viennent pour faire plaisir à leur conjoint, quand elles n'y sont pas purement et simplement obligées par des moyens plus ou moins violents.

Car le statut des hommes et des femmes est fondamentalement différent. Ce sont les femmes qui sont recherchées par les hommes, les femmes (compagnes) qui sont échangées, prétées, exhibées… Les femmes ont un valeur associée à leur esthétisme et à leur degré de soumissions aux fantasmes masculins. ET malheur à celles qui voudraient, comme les y invite les publicités, se croire dans un lieu d'extrême liberté. Dans la plupart des lieux échangistes, elles n'ont pas le droit d'entrer en pantalons…

- la pornographie et les images sexistes

Les stéréotypes sexistes sont omniprésents dans les publicités et dans la pornographie diffusée dans ces lieux. Cela aboutit à propager en permanence des images de femmes soumises à tous les désirs masculins. Qualifiées alors de « salopes», qualification qui se décline par tous et toutes, et à tous les temps, elles ont peu de marge de manœuvre pour affirmer d'autres choix de scripts sexuels.
« Etre traitée de salope, ça va, mais quand c'est que cela… non » nous disait une femme libertine qui voulait, elle, jouer avec les positions, les initiatives, les fantasmes…
On a même pu faire une corrélation très nette entre l'envahissement pornographique (écran larges, volume sonore…) et le taux de violences que subissaient les femmes dans ces lieux.

Un autre point mériterait débat pour comprendre l'échangisme : l'influence des rapports sociaux de sexe, de la domination masculine, sur les modèles de sexualités.

Tout mâle, depuis l'enfance et les premières revues pornographiques achetées ou volées, sait qu'il peut, pour une somme modique louer ou acheter les services sexuels d'une femme, d'un homme, ou d'un transgenre.
Seulement le secret qui lient les dominants entre eux (Godelier, 1982, Mathieu, 1985, Welzer-Lang, 2000) leur demande le silence. Dans un système viriarcal, à domination masculine, la sexualité extraconjugale de l'homme est inhérente au contrat de mariage où l'homme promet fidélité à sa conjointe.
C'est sans doute sur la définition asymétrique de la fidélité que se divisent hommes et femmes et que de fixe une partie du secret. Pour les femmes, la fidélité inclue leur non-accès à d'autres types de sexualité. Quelles qu'en soient les formes : récréatives, libidinales ou investies socialement. Et les hommes contrôlent, notamment par l'enfermement domestique, la violence et la jalousie l'exclusivité d'usage de leur compagne. Quant à eux, ils sont fidèle au contrat de mariage, i.e. ils n'investissent pas, ou peu leurs autres formes de sexualité. En tous cas le hommes (fidèles) privilégient la vie sociale, affective, reproductive avec leur compagne légitime.
Les différentes définitions de l'amour encadrent le secret des hommes : tout -en-un pour les femmes [le même homme — semblable au prince charmant — doit être un bon père, un bon mari et un bon amant] et division des femmes en plusieurs types pour les hommes [la compagne légitime affectée au domestique et les salopes (que l'on ne paie pas), ou les putains (que l'on doit payer) affectées à la sexualité].

Ce sont ces schèmes que, parfois hommes et femmes en couples essaient de dépasser (quand il s'agit d'une réelle décision commune, ce qui n'est pas — et de loin— toujours le cas. Mais ce sont aussi ces même schèmes que véhiculent les hommes seuls dans l'échangisme. Eux sont dans la dichotomie. Et ce n'est pas un hasard si la plupart d'entre-eux affirment, qu'en définitive, après avoir affirmé qu'elle ne veut pas, ils expliquent qu'en dernière analyse, ils préfèrent que leur femme reste à la maison.


Les bisexualités dans l'échangisme

Nous avons été étonné de l'importance des pratiques bisexuelles, au masculin comme au féminin. Ces pratiques se donnent à voir bien différemment.

Les femmes et leur bisexualité servent d'intermédiaires entre hommes pour favoriser les contacts entre couples tout en excitant les conjoints. Les bisexualités féminines, réelles ou formelles, se doivent d'être démonstratives.« Toutes les femmes sont bi par nature, sauf avis contraire », telle semble être la doxa échangiste véhiculée par les hommes et par les femmes. Et ce ne sont pas les scènes de lesbianisme, présentes dans la quasi totalité de la pornographie hétérosexuelle qui viennent contredire cette représentation. Si quelques femmes lesbiennes viennent draguer en club, la plupart des femmes expliquent avoir découvert ces pratiques dans le milieu libertin. Pressées par leur conjoint, guidées par les autres femmes qui fréquentent ces lieux depuis plus longtemps qu'elles, elles semblent investir ce type de sexualité comme une forme de sexualité où elles ne sont pas directement exposées aux désirs masculins, où elles peuvent vivre « autre chose ». Et beaucoup disent y prendre goût.

Les bisexualités masculines sont elles, invisibilisées : attouchements furtifs lors de pratiques de groupe ou en « trio » entre couples et hommes seuls. Beaucoup d'hommes seuls décrivent comment l'accès à la femme d'un couple dans un trio passe par des attouchements obligatoires, et préalables, avec l'homme. C'est ainsi que nous avons estimé qu'un homme échangiste sur trois avait des pratiques bisexuelles. On imagine facilement les réactions de déni d'un milieu où l'homophobie est très présente. Une revue échangiste a alors mis au point son propre questionnaire pour « remettre les choses au clair… ». Le numéro 114 de Loisirs 2000 donne les premiers résultats de l'enquête, à laquelle 87 couples ont répondu. Résultats : « 25% des hommes avouent leur bisexualité, 8,3% l'envisagent et 27,8% des hommes en ont le fantasme ». Le rédacteur ajoute : « Cela donne à réfléchir car nous sommes dans un milieu où les jeux entre dames sont encouragés, mais où l'homosexualité masculine est plutôt mal vue et ne s'avoue pas facilement ». La bisexualité masculine des hommes qui s'affirment hétérosexuels exclusifs, déjà aperçue dans les backrooms gais et avec les clients des prostitué-e-s transgenres, interroge nos constructions des catégories de sexualités établies à partir du déclaratif, sans lien avec les pratiques réelles.

En tous cas, l'échangisme est une pratique sociale qui permet d'ouvrir les scripts sexuels des hommes et des femmes, en couple ou non à une variation de pratiques sexuelles. Ceci peut sans doute expliquer pour partie son développement récent. Mais ces nouvelles pratiques en couple, ici proposées par le commerce libertin, n'ont de sens que si l'on aborde aussi le cadre où elles s'inscrivent, en particulier pour les couples, l'évolution des structures familiales.
Car, et le texte présent sur le site multisexuelle.net en est un exemple, l'échangisme est aussi une pratique familialiste, un rempart contre la dilution des couples, l'infidélité des hommes. Il n'est pas inutile de savoir que de nombreux clubs, des revues sont d'ailleurs liées à des adhérent-e-s du Front National .

L'utopie dite conjugale d'une autre sexualité

L'échangisme, vu du côté des couples légitimes, questionne les transformations familiales. La famille, devenue plus relationnelle (Durkheim, 1921 ; de Singly, 1996), est en perpétuelle évolution. Confrontée ces dernières décennies aux récusations féministes de la domination masculine, à la remise en cause des rapports sociaux de sexe qui construisent les couples, elle a même vu dernièrement contestées ses bases hétérosexistes et homophobes. La lente émergence de l'individu-e, qui constitue le grand tournant des années 60, est consubstantielle avec l'entrée du désir sexuel dans la famille ; pour les hommes et pour les femmes. Concernant la sexualité conjugale, sont apparus une multiplicité de modèles dont l'échangisme, du moins la « sursexualisation de la famille » (Foucault, 1976), n'est qu'un pôle émergent. Comme le sont d'ailleurs aujourd'hui au Japon les « sans sexe » qu'évoque Chizuko Ueno (1995). Multirelationnalité, multisexualité et non-sexualité sont deux extrêmes d'une pratique qui se diversifie. Dans le milieu libertin nous serions en présence d'une nouvelle tentative, initiée par les hommes, de dépasser la dichotomie traditionnelle qui organisait la gestion multisexuelle des désirs masculins entre sexualité conjugale reproductrice et sexualité libidinale extra-conjugale (avec l'aide de prostitué-e-s, de maîtresses ou d'amant-e-s). Ceci est d'autant facilité par le leurre, l'effet d'annonce, que constitue l'appellation échangiste elle-même. Mais cette utopie « conjugale » de dépasser les territorialisations masculines et féminines des sexualités (le fait de s'amuser ensemble) se heurte aux formes masculines de gestion et de contrôle du commerce du sexe qui instrumentalisent ce que la pornographie décrète être le désir féminin, et à la définition fondamentalement masculine de cette forme d'utopie elle-même.

En état, même ouvrant sur des formes de sexualités moins hétéronormatives, en particulier les bisexualités ou la multisexualité conjugale (le dépassement du « deux» ) l'échangisme n'a rien d'une sexualité libérée des stéréotypes sexistes. Au contraire, intégrant l'émergence (récente) du désir féminin dans le couple, et sous couvert d'un discours libéral, l'échangisme apparaît comme une énième tentative de récupération du pouvoir masculin, mis à mal ces dernières années par les luttes de femmes.







Bibliographie citée :

Durkheim Emile, 1921, « La famille conjugale », cours de 1892, Revue philosophique en 1921, reproduit in Durkheim Emile, Textes III, éd. de Minuit, 1975, pp 35-49.
Foucault Michel, 1976, Histoire de la sexualité, tomes ; T1: la volonté de savoir, Paris, Gallimard.
Houellebecq Michel, 1998, Les particules élémentaires, Paris, Flamarion.
Mathieu Nicole-Claude, 1985, « Quand céder n'est pas consentir, des déterminants matériels et psychiques de la conscience dominée des femmes, et de quelques-unes de leurs interprétations en ethnologie » in L'Arraisonnement des Femmes, essais en anthropologie des sexes, Paris, E.H.E.S.S, pp. 169-245.
Singly (de) François, 1996, Le soi, le couple et la famille, Paris, Nathan, coll. Essais et Recherche.
Ueno Chizuko, 1995, « Désexualisation de la famille : au delà de la modernité sexuelle », in EPHESIA, La place des femmes, les enjeux de l'identité et de l'égalité au regard des sciences sociales, Paris, La découverte, pp 100-110.
Valensin Georges, 1973, Pratique des amours de groupe, Paris, La table ronde.
Welzer-Lang Daniel, 1997, La gestion polygame du désir : l'échangisme, entre commerce du sexe et utopies, Rapport à l'Agence Nationale de Recherche sur le Sida, Equipe Simone, Université Toulouse Le Mirail, 813 p.
Welzer-Lang Daniel, 1998 b (dir.), Entre commerce du sexe et utopies : l'échangisme, Actes du premier séminaire européen sur l'échangisme, Toulouse, Mars 1998, Université Toulousse Le Mirail, Département de Sociologie (Université de Barcelone), Département d'Anthropologie Sociale et Philisophie, Universitat Rovira i Virgili (Tarragone).
Welzer-Lang Daniel, 1998a, « La " planète échangiste " à travers ses petites annonces » in Panoramique, Le cœur, le sexe et toi et moi…, pp. 111-123.
Welzer-Lang Daniel (2000, « Pour une approche proféministe non homophobe des hommes et du masculin » in Welzer-Lang D. (dir), Nouvelles approches des hommes et du masculin, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, coll. féminin & masculin, pp 109-138.
 


Dans la pensée libertine .... Manifeste pour la bi-sexualité ....


Nous sommes bisexuel-le-s parce que nous aimons vivre nos désirs, nos amours, nos sexualités, nos sensualités, avec des hommes et avec des femmes ; de manière conjointe, simultanée ou successive, de façon permanente ou temporaire.

Nous sommes radicales et radicaux en remettant en cause la domination masculine par laquelle les hommes s'attribuent le pouvoir sur les femmes, notamment à travers l'hétéronormativité, le couple (le deux) et la politisation naturaliste des désirs et des corps désirants et/ou désirés.
Nous sommes radicales et radicaux en luttant contre la division hiérarchique et asymétrique que produit le système de genre qui nous attribue un sexe dit biologique à travers quelques éléments d'anatomie érigés en fétiches de la différence.
Nous sommes radicales et radicaux en luttant contre les violences de toutes sortes qui contraignent les femmes à céder à l'Ordre masculin. Ordre normatif qui tout en traversant à des degrés divers le vécu identitaire des gais, des lesbiennes, des bi, des transsexuel-le-s et des transgenres, leur assigne des positions marginales..
Nous sommes radicales et radicaux en refusant de symétriser situations des femmes et des hommes, des gais et des lesbiennes, des bisexuels et des bisexuelles. Nous affirmons que les rapports sociaux de sexe, les effets de la domination masculine, concernent aussi ceux et celles qui revendiquent d'autres identités sexuelles.
Nous sommes radicales et radicaux parce que nous analysons le masculin, comme un ordre de pouvoir où l'homophobie — que l'on décline en gaiphobie, lesbophobie, biphobie, transphobie — structure les rapports de pouvoir entre hommes, entre femmes, à l'image hiérarchisée des rapports hommes/femmes. Nous refusons les analyses naturalistes qui essaient d'expliquer le monde, les relations de pouvoir, les catégories de sexualité. Nous affirmons la nature contingente et sociale des relations humaines, et des typologies à travers lesquelles on lit les sexualités.
Nous sommes radicales et radicaux parce que nous refusons l'intégration des transgenres, des lesbiennes, des bi, des transsexuel-le-s et des gais dans un ordre politico-marchand où nous devrions cacher ceux et celles qui déplaisent à l'Ordre viril : les folles, les tantouses, les butchs, les camionneuses… Nous affirmons ne pas vouloir être enfermé-e-s, ghettoïsé-e-s dans les commerces qui se présentent comme des porte-parole légitimes. Notre message, nos désirs, notre visibilité, ne sont pas capitalisables.
Nous sommes radicales et radicaux car nous lions nos luttes à celles menées par nos sœurs et nos frères issu-e-s des classes exploitées par le néo-libéralisme, l'immigration coloniale, le pillage des pays pauvres.
Nous sommes radicales et radicaux en nous alliant aux personnes les plus exploitées, notamment celles qui, pour vivre ou survivre, par choix ou non, vendent des services sexuels. Y compris aux gais, aux lesbiennes et aux bi.

Bref, nous sommes pour une bisexualité radicale
— qui permette aux hommes et aux femmes, aux transsexuel-le-s, aux transgenres, de mieux vivre leurs désirs sans contraintes précatégorisées,
— qui visibilise nos choix de ne pas être obligé-e-s de choisir entre les hommes et les femmes ; qui intègre nos désirs de dépasser la bicatégorisation et le différentialisme.
— qui nous place sans ambiguïté à côté des lesbiennes et des gais, et de toutes les personnes exploitées, dominées, dans les luttes pour la liberté et le plaisir.

La bisexualité radicale est une identité queer, au sens où elle est et n'est pas une identité sexuelle. Face aux gaiphobes, transphobes, lesbophobes et biphobes de toutes sortes, face à ceux et à celles qui veulent nous imposer de choisir la couleur et le sexe de nos amours, nous affirmons haut et fort que notre bisexualité est un véritable mode de vie, une vision de l'existence, un choix de ne pas choisir ; Et en même temps, nous affirmons notre soutien à celles et ceux qui refusent les identités sexuelles, comme n'étant que les produits du système hétéronormatif et patriarcal où la domination des femmes, l'aliénation des hommes est inhérente à la division de l'espèce humaine, du monde, en deux.
La bisexualité est une stratégie politico-discursive multiforme qui dénonce le totalitarisme de la cosmogonie binaire, ou dit en d'autres termes une manière politique de dire nos oppositions à un monde clivé par les oppositions binaires et totalitaires : homme/femme, homo/hétéro… où nous sommes sommé-e-s de choisir.

Contre les prisons du genre, nous affirmons que nous voulons tout, que nous ne voulons pas découper nos corps, nos désirs. La bisexualité radicale se veut pédagogique. Nous montrons dans les faits, avec nos corps, nos désirs, nos mots qu'il n'est pas nécessaire pour un homme de bander pour jouir, ni pour une femme d'être soumise à la pénétration. Nos peaux, nos sourires, nos corps sont les textes érogènes où s'écrit la disparition du genre, les textes où s'entremêlent nos désirs les plus fous, notamment ceux que l'Ordre hétéronormatif n'arrivera jamais à commercialiser, à idéologiser, à normaliser.

Contre la volonté de certains gais et de certaines lesbiennes de nous dénier notre identité bisexuelle sous prétexte qu'eux, qu'elles, ont utilisé le terme de bi dans leur come-out, nous affirmons nos ressemblances et nos différences. Notre come-out se fait à côté des gais et des lesbiennes, des hommes et des femmes hétérosexuel-le-s non hétérocentré-e-s.
Notre come-out, comme toute sortie du placard, dénonce aussi l'hypocrisie de l'érotique dit hétérosexuel :
— des hommes qui donnent à voir, à entendre, tous les signes de conformité aux valeurs familialistes et conjugalistes, s'adonnant en secret à des pratiques homosexuelles,
— les mêmes hommes (ou d'autres), fantasmant ou organisant à travers le commerce du sexe des relations sexuelles entre femmes à usages masturbatoires masculins ; scènes répétées à foison dans la pornographie dite hétéro.
Nous affirmons le droit à la multisexualité sans honte, sans rejet, sans violences imposées.

Le monde hétéronormé nous assigne souvent une place de traîtres, d'insoumis-e-s et d'infidèles. Nous la revendiquons.
Nous voulons trahir l'hétéronormativité parce que c'est un système de réclusion des femmes dans le domestique, une politique d'enfermement des hommes dans le professionnel, un monde marchant constitutif des oppressions et des inégalités où le corps des femmes, ou des hommes mis en situation de femmes, sert de monnaie entre les hommes qui se partagent les pouvoirs.
Nous sommes, et nous resterons, des insoumis-e-s aux catégories, y compris celle par laquelle nous nous définissons, et par laquelle vous prendrez l'habitude de nous définir. Quand, suite à nos luttes, la bisexualité sera d'usage courant, nous inventerons autre chose. Nous voulons nous insoumettre aux petites cases qui limitent nos désirs et nos vies.
Nous sommes aussi profondément infidèles. Infidèles aux injonctions de l'Eglise qui tend à amalgamer sexualité et fécondité. Lorsque nous voulons vivre avec des enfants, nous voulons faire exister des biparentalités en dehors de la reproduction de l'ordre androcentrique, agiste, viriarcal ou patriarcal ; cet ordre-mascarade qui impose aux femmes la reproduction au nom du père-mari et aux enfants soumission, respect et dépendance.
Nous sommes infidèles au Dieu-Couple qui dicte qu'il suffit d'être deux pour survivre dans nos sociétés, ou que seules les relations longues et investies sont importantes. Nous sommes infidèles à la famille. Nous revendiquons l'ensemble de nos amours, les furtifs et les autres. Face à l'obsolescence de la famille nucléaire, à la pacsisation des amours lesbiens ou gais (l'obtention de demi-droits pour les homosexuel-le-s), nous voulons inventer de nouvelles solidarités sociales, sexuelles où nos attirances, nos sensualités, nos désirs se moquent du nombre, du sexe, de l'origine et de la nationalité des personnes décidant de partager tout ou partie de leurs vie.

 

 

Bibliographie

Retour aux textes