Archaïque : vie émotionnelle et affectif en intra-utérin

La littérature et les modèles expérimentaux décrivent un fœtus capable de recevoir, d'élaborer et de donner une réponse précise à toute une série de stimulations intra et extra-utérines : le fœtus, est donc doué de compétences physiologiques qui le mettent en relation avec son milieu par les organes des sens (l'audition, l'odorat, le toucher, le goût, la vue) et par sa motricité. Si le fœtus est doué de compétences physiologiques possède-t-il également des compétences psychologiques ? Les résultats néo-nataux sont très intéressants quand on utilise comme stimulation acoustique les battements cardiaques de la mère, enregistrés pendant des séances expérimentales prénatales.

L'écoute des battements cardiaques de la mère (en activité ou au repos) produit une variation des mouvements et de la FC du nouveau-né ; la réponse du nouveau-né augmente ou diminue selon que celui-ci perçoit sa mère agitée ou détendue. Ces résultats nous montrent la relation entre la vie émotionnelle prénatale et néo-natale : une relation émotionnelle dynamique mère-foetus et mère-nouveau-né.

Ces résultats sont encore plus significatifs lorsqu'en situation de contrôle on stimule un nouveau-né avec les battements cardiaques d'une mère qui n'est pas la sienne. A l'écoute des battements cardiaques de sa propre mère les valeurs des données enregistrées du nouveau-né augmentent ou diminuent en fonction de la fréquence cardiaque ; par contre les réponses ne sont pas du tout significatives lorsqu'il s'agit d'une mère étrangère. "Dire qu'une mère en état d'activité (ou bien de repos) entraîne des variations chez son foetus, signifie qu'il existe entre les deux une très forte relation émotionnelle. Par cette recherche on a souligné que, 1) l'état émotionnel de la mère retentit sur le foetus et que 2) le nouveau-né reconnaît le battement cardiaque de sa mère quand, après la naissance, on lui fait écouter le signal phonocardiographique enregistré (pendant la grossesse) en état d'activité ou de repos. Le nouveau-né a des capacités plus importantes de reconnaître sa propre mère qu'une mère étrangère ; avec une mère étrangère le nouveau-né répond seulement à la « rythmique » d'un bruit qu'il a entendu pendant les neuf mois précedents, alors qu'avec sa propre mère il peut répondre en s'activant ou se détendant, mais en plus il peut produire des réponses plus "créatives". Dans la chaîne de la relation Mère-Foetus-Nouveau-né, la relation Stimulus-Réponse n'est pas mécanique et figée, mais s'inscrit dans une série de significations relationnelles et symbiotiques ; il s'agit d'une « entente » difficile à expliquer et à interpréter, mais qui semble quand même exister (Righetti).

Ces exemples d'études expérimentales nous permettent de faire l'hypothèse de l'existence d'Etats du Moi. Quand je parle d'Etats du Moi, je me réfère aux théories psychodynamiques et en particulier à l'Analyse Transactionnelle et à la Psychologie du Moi. Il s'agit d'une position théorique qui, à mon avis, est parmi les plus valables pour expliquer non seulement la personnalité humaine mais aussi, comme on le verra par la suite, la vie pré-natale.

L'étude des émotions pendant la période pré-natale

Le cerveau, le Système Nerveux Autonome (SNA) et le Système Endocrinien sont les éléments fondamentaux nécessaires à l'élaboration d'un état émotionnel. La mère et le foetus n'ont pas en commun le cerveau, ils ont deux SNA séparés et leurs échanges se font uniquement au niveau neuro-hormonal : l'échange émotionnel entre la mère et l'enfant se fait seulement par cette interaction chimique. Toute forme d'expérience émotionnelle maternelle est transmise au foetus : si l'état émotionnel est agréable et positif, le foetus en reçoit des bénéfices ; au contraire, si l'état émotionnel est négatif ou anxiogène, le foetus n'a aucun bénéfice, et il peut subir les conséquences d'une très forte décharge hormonale et d'un sentiment de frustration psychique. Le stress maternel peut conduire à des altérations fonctionnelles foetales, il peut se répercuter par des complications obstétricales. Il peut induire des effets négatifs sur le comportement moteur, composante principale du développement physiologique et psychologique du foetus (Ianniruberto et coll., 1978, 1980, 1981; Milani Comparetti, 1981; Rossi et coll., 1989). Les émotions partent de la mère et se propagent au foetus par voie hormonale ; selon le type d'émotion, le foetus produira une réaction spécifique motrice ou cardiaque etc. Un bébé continuellement "attaqué" par l'anxiété de sa mère pendant la grossesse peut devenir un sujet de type anxieux (Verny, Kelly, 1981, p.48).

 

Dans Genitori Psicotici (Parents psychotiques), Fava Vizziello et coll. (1991) font une analyse très détaillée de situations familiales difficiles, caractérisées par des pathologies parentales précises. Après l'observation de formes pathologiques néo-natales très proches de ces pathologies maternelles, ils évoquent l'hypothèse que dans certains cas l'étiopathogénèse s'explique à partir des influences materno-foetales. Même Nabokov (1992), qui a modifié le concept de Stern de "Synthonisation affective«  en  »Synthonisation Pathologique" pense que les relations précoces néo-natales, mais aussi les relations materno-foetales peuvent contribuer à la genèse de noyaux pathologiques chez le nouveau-né.

 

En accord avec cette relation de synthonisation négative, il existe également des études de l'école russe qui démontrent que des cultures de tissus du système nerveux de foetus, obtenus après l'avortement de femmes schizophrènes en crise, sont beaucoup moins vitales que ceux de mères en bonne santé. Dans cette relation de transmission d'états émotionnels, au-delà des conséquences neuro-hormonales, le point central est toujours le processus d'élaboration de la réponse du foetus. L'augmentation ou la diminution de ses mouvements, l'augmentation ou la diminution de sa fréquence cardiaque... sont seulement des données enregistrées qui nous indiquent que le foetus vit à ce moment -là une expérience émotionnelle. Mais je crois qu'il est impossible d'expliquer le type d'élaboration mentale et psychologique qui précède ces patterns de réponses.

 

On peut évoquer l'hypothèse que le foetus ressent l'émotion maternelle non seulement du fait de la décharge hormonale qui l'intéresse, mais aussi en raison de l'implication psychologique qu'il ressent. Pour donner une réponse émotionnelle, il est nécessaire que le processus perceptif soit transformé en sentiment : tout cela dépend encore des capacités "créatives" du foetus. En fait, ce n'est pas le type de reponse donnée (et qu'on peut enregistrer) qui nous intéresse, mais la façon propre au foetus de répondre, c'est-à-dire, le type de processus d'élaboration qu'il choisit.

 

À cette dernière question, on ne pourra jamais donner de réponse définitive : en tout cas l'importance des hypothèses et des déductions qu'on peut faire est une donnée importante en notre faveur. Jusque-là, j'ai parlé des émotions foetales filtrées et médiatisées par la mère : la mère rentre dans un état émotionnel, le foetus reçoit une stimulation, il élabore son contenu et il envoie une réponse précise et "créative". Mais on peut aussi se poser la question opposée : "La condition émotionnelle du foetus peut-elle induire un état émotionnel chez la mère ?" Si on peut parler de la relation mère-foetus on peut aussi faire des hypothèses sur la relation inversée foetus-mère : dans ce cas, puisque le foetus a aussi des capacités de réaction aux stimulations externes au monde intra-utérin, personne ne nous empêche de croire que ces stimulations provoquent un état émotionnel. Si le foetus entend une musique calme il rentre dans un état de détente, ses mouvements diminuent, sa fréquence cardiaque s'abaisse et ainsi sa mère modifie son état par effet de symbiose (Righetti, 1995a). Donc, d'un côté la chaîne commence par la mère, elle continue chez le foetus et se termine par une réponse émotionnelle donnée ; de l'autre côté le processus est inversé : à partir d'une stimulation externe, le foetus induit un état émotionnel maternel. Dans les deux cas le point central de tous ces processus est le foetus, ou plutôt "l'élaboration psychologique foetale".

 

"Tous les étudiants en biologie savent que tous les êtres vivants progressent de la simplicité vers la complexité. Physiquement, le nouveau-né en neuf mois se développe à partir d'un tout petit bout indifférencié de protoplasme jusqu'à devenir un être bien défini, muni d'un cerveau complexe, d'un système nerveux et d'un corps ; au même moment, émotionnellement, il passe d'un état d'être insensible à l'état d'un être capable d'enregistrer et de réélaborer des sentiments et des émotions très complexes et nuancées. Nous pouvons indiquer ce processus par un autre terme: la « formation du Moi » (Verny, Kelly, 1981, p. 54).

Chaque expérience, chaque instant, chaque détente ou excitation, chaque moment de la vie intra utérine... représentent des parties d'une expérience que le foetus mémorise ; tout cela est organisé et devient l'expérience du foetus ; chaque instant de la vie foetale peut être considéré comme un Etat du Moi particulier et donc les neuf mois de grossesse comme le premier Stade du Moi : le Moi Pré-natal.

 

Le moi prénatal

"Le Moi est fondé sur un investissement psychique parallèle et lié à des fonctions et à des contenus somatiques et psychiques qui dépendent les uns des autres ; cet investissement est continu" (Federn, 1952, p.99). Paul Federn et son élève, Edoardo Weiss, sont les premiers qui, allant au-delà d'une idée trop rigide et prédéfinie du Moi comme elle avait été proposée par les théoriciens freudiens, nous ont proposé une analyse dynamique qui conçoit le Moi comme l'instrument principal utilisé par chacun pour « regarder » son propre monde interne et entrer en relation avec le monde extérieur ; il est l'intégrateur entre l'instinct et le monde extérieur; la fonction d'intégration du Moi (Weiss, 1960, chap.III ) permet de percevoir les stimuli internes et externes, de plaisir et de douleur. Les intuitions de ces auteurs et les travaux expérimentaux déjà cités peuvent être utilisés pour décrire l'existence d'un Moi Pré-Natal.

Le Moi est le résultat de la relation avec le monde externe, des relations interpersonnelles ; il est tout ce que nous pensons et que nous ressentons, il représente nos désirs et nos pulsions. Le Moi est le résultat de l'expérience : dès qu'un individu possède des caractéristiques physiques et biologiques qui lui permettent d'être en interaction, de répondre à des stimuli et à percevoir, le Moi peut ainsi apparaître. Quand un individu a l'expérience de son existence corporelle et psychique, alors on peut dire que son Moi existe.

Après le 4ème ou 5ème mois de grossesse, le foetus sent, touche, bouge, répond de façon créative aux expériences émotionnelles de sa mère, il réagit à des stimulations internes (intra-utérines) et externes, il est donc un protagoniste actif de sa vie. Tout cela fait évoquer l'hypothèse que la formation du Moi prend son origine à un certain moment de la vie foetale (difficile à préciser). Par le biais de ses capacités sensorielles, le foetus reçoit, élabore et répond aux stimulations internes et externes : c'est ainsi que naît la signification du contact. Contact vers l'intérieur, contact vers l'extérieur, contact dans la relation. "Nous pensons que le terme contact- dans le sens d'être en contact avec des objets (objet comme ce qui n'est pas moi) est à la base de la conscience sensorielle et aussi du comportement moteur (...). L'expérience en dernière analyse, c'est le contact, le fonctionnement de la limite entre l'organisme et son environnement (environnement utérin et environnement extérieur); chaque fonction humaine constitue un processus d'interaction socioculturelle, animale et physique dans le champ organisme / environnement (...) Tout le contact est l'adaptation créative entre l'organisme et son environnement" (Perls, Hefferline, Goodman, p. 38-40).

 

Ces hypothèses peuvent être confirmées par l'observation des "capacités" propres au foetus, mais aussi par les patterns de réponse très affinés que le nouveau-né montre à partir des premiers moments de vie. Les capacités sensorielles, la possibilité de ressentir des émotions, d'élaborer psychologiquement tout ce qui arrive à l'intérieur de l'utérus et /ou à l'extérieur et qui concerne le foetus autorise celui-ci à établir des relations d'objet, à développer un sentiment d'individualité, d'appartenance et de protection, et à penser que "Moi, foetus je suis immergé dans quelque chose qui n'est pas moi". Ce Moi que nous pouvons appeler Moi-Pré-Natal est le progéniteur du Moi post-natal que tout le monde peut observer : il s'agit toujours d'un seul Moi qui au fur et à mesure, à partir de l'expérience utérine, compose avec des situations nouvelles et se modèle pour se constituer en un Moi adulte et complet.

 

Le foetus a sa propre identité génétique et biologique et aussi sa propre identité psychologique. Si la mère éprouve un sentiment de détente, nous pouvons enregistrer la même corrélation chez le foetus, dans ses mouvements, au niveau de sa fréquence cardiaque, dans le type de réponse qu'il donne ; mais si la mère est dans un état anxieux, le foetus est poussé à l'action : ses jambes s'agitent, il se débat, il étudie la façon de sortir de cette situation, "c'est-à-dire qu'il commence à mettre en acte des Mécanismes de Défense" (Verny, Kelly, 1981, p.55). Cette capacité à se défendre et à agir l'anxiété maternelle le conduit au fur et à mesure à nuancer le sentiment de malaise et à surmonter les situations de souffrance. Dans certains cas, ces formes de déprivation ne produisent pas de gros dommages, mais dans d'autres, comme dans certaines formes de dépression maternelle, elles peuvent se transformer en symptômes qui provoqueront chez le nouveau-né des formes importantes d'apathie capables d'entraver le sujet pendant toute sa vie. Comme mécanismes de Défense du Moi-Pré-Natal nous pouvons considérer toutes les actions, réactions, barrières... que le foetus construit pour se défendre d'une perturbation de son équilibre psychique : comme si le foetus était aussi à la recherche continue du plaisir et de l'évitement du déplaisir.

 

Proposant une interprétation métapsychologique, je pense que même la vie psychique du foetus est conditionnée par Le Principe de Plaisir (Freud, 1920). Pour résumer, on peut dire que toutes les considérations des auteurs psychodynamiques et en partie aussi des auteurs psychanalytiques sur la structure de la psyché, peuvent être utilisées pour interpréter la vie psychique foetale. Aujourd'hui, grâce aux importantes découvertes sur les conditions foetales, nous sommes en effet en mesure de confirmer que le monde intra-utérin offre toutes les potentialités du développement psychique : la période foetale est la base sur laquelle petit à petit s'étaye et démarre la vie psychique avec le développement de la personnalité. Avec le matériel dont nous disposons et les interprétations proposées à chaque fois, il est possible de parler de Moi Pré-Natal et d'étiogénèse de la personnalité à partir de la "Vie secrète avant la naissance" (Verny, Kelly, 1981).

Bibliographie

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