
Sommaire
Avant Propos par Erick Dietrich
Mais qu’est donc un fantasme ?
Marine Dietrich
Marine Dietrich et Docteur Erick Dietrich
L’étage de l’imaginaire et celui de l’imaginal
Les fantasmes : à quoi cela sert-il ?
Peut-on se servir des fantasmes pour un autre usage ?
Un schéma pour se représenter l’appareil humain
Par le Docteur Jacques Donnars
Histoire de l’automobiliste
Fantasme et fabulation
Histoire de l’adolescent de douze ans
Le jeu avec le souffle
Tentative pour y comprendre quelque chose
L’origine des fantasmes
Première évidence : du côté de l’affectif et du biologique
Deuxième évidence : du côté du concept
Fantasmes et collectivité
Quel peut bien être le bon usage de ces fantasmes collectifs ?
Les Fantasmes
Par le Docteur Georges Teboul
La théorie des archétypes
La clinique de l’image
Rêves de Loups et Fantasmatiques sexuelles
Avant Propos par Erick Dietrich
Mais qu’est donc un fantasme ?
Définition du dictionnaire
Nous allons, pour rester aussi simple que possible, emprunter au dictionnaire Hachette 92 la définition du fantasme :
“Ensemble de représentations imagées mettant en scène le sujet et traduisant à travers les déformations de la censure imposée par le sur-moi les désirs inconscients de celui qui l’élabore ”. Le Petit Larousse Illustré nous dit : “Représentations imaginaire traduisant des désirs plus ou moins conscients ” (les fantasmes peuvent être conscients : rêveries diurnes, projets, réalisations artistiques, ou inconscients : rêves, symptômes névrotiques).
Le mot qui retiendra notre attention : c’est représentation imagée. Celle-ci est bien sûr clivée de l’épreuve de réalité et joue dans ce que Freud énonce comme principe de plaisir ou encore mieux comme réalité psychique, un message crypté du ça qui tente de nous faire parvenir en court-circuitant la censure.
Laplanche et Pontalis (Vocabulaire de la psychanalyse) définisse ainsi le fantasme : “processus dynamique consistant dans une poussée (charge énergétique, facteur de motricité) qui fait tendre l’organisme vers un but”.
Le monde fantasmatique situe l’Autre non pas à la place qui est la sienne, mais à la place de l’Autre imaginaire. Dès la première rencontre, et même avant, une histoire se joue entre deux personnages, mais lequel des deux est imaginaire, lequel des deux mène l’action ? Revenons sur ce « même avant ». Ne serait-ce pas dans ce « même avant » que se situerait la fonction du fantasme ? Mais ce « même avant », convient-il de le circonscrire dans le cadre de la rencontre inaugural, de la naissance, de la procréation, ou de le situer bien au-delà ? L’histoire avance en reculant les limites du temps que nous souhaitons appréhender. Ainsi une réflexion s’ouvre sur la question de l’origine et avant d’aller plus loin, évitons le fantasme de toute puissance en accordant un pouvoir aussi absolu et magique au fantasme qui « ne peut pas créer et modeler à lui seul non seulement la réalité psychique mais la réalité tout court ; ce n’est pas une substance, une nature naturante (au sens de Spinoza) ».
Inquiétante est la parole de la femme qui lorsqu’elle découvre son bébé de visu s’écrie : il est bien tel que je l’ai imaginé. Inquiétante est la parole de l’universitaire qui pose une hypothèse théorique dans l’intention de la confirmer. Le fantasme trouverait donc son origine dans nos tentatives de connaissance de ce que nous ne pouvons pas appréhender directement. Mais comment et avec quels matériaux a pu se construire le premier fantasme ? Nous savons que fantasmer n’appartient pas qu’à l’homme. La peur d’un animal n’est pas toujours objective, elle part alors d’une vision qu’il a fantasmée. Nous ne faisons là que situer la place de la pulsion, plus souvent inconsciente, mais parfois consciente, qui vise à la procréation.
“Et le verbe s’est fait chair”. Mais chair informe. Quelle représentation ses parents vont-ils pouvoir s’en faire ? Il leur faudra faire appel à leurs souvenirs, à leurs projets, à leurs désirs… et constituer un corps imaginé, un corps halluciné. Les voilà donc, pour ce faire, dans l’obligation de fantasmer. Le fantasme, dans cette situation tente de palier à l’absence de données objectives. Tant qu’il n’y a pas confrontation possible avec du réel objectif, nous sommes dans la nécessité de fantasmer afin de nous donner l’illusion d’un corps.

Dans le texte sur fantasmes et imaginaires érotique, l’ensemble de fantasmes sexuels et érotiques, mais aussi, le fantasme des origines et la compréhension de nous-mêmes qu’ils nous apportent sont abordés en détail (http://www.elysees-monceau.com/Sexologie&Psycho/Les%20fantasmes&imaginaire%20erotique/
Nous aborderons le fantasme comme un mécanisme de connaissance de notre propre psyché et de ses réactions à la vie, qui peut nous aider à nous comprendre, en le considérant comme une énigme dont il convient de percer à jour la nature profonde au lieu d’en être le jouet plus ou moins complaisant, comme on le ferrait avec les rêves.
En effet Freud, avec sa position phylogénétique, en liant la naissance du fantasme à la perception de l’objet, en scotomisant la phase pré-perceptive, a gêné la théorisation du vécu. Accorder la prédominance au fantasme risque de nous entraîner dans un univers déréel.
A quoi sert le fantasme, quelles sont ses différentes fonctions ?
Les fantasmes tentent chez le très jeune enfant à recréer la perception d’un objet extérieur qui a été à l’origine d’une satisfaction, ou bien ils tentent à recréer un état précédant toute perception. Bien que la question soit d’importance, nous l’avons déjà remarqué, l’une comme l’autre fonction ne sont pas pour autant antinomiques. Nous pouvons d’ores et déjà dire que le fantasme a plus d’une fonction. Et nous pouvons, dans l’un comme l’autre cas, constater et accepter qu’il s’agisse de la tentative d’accomplissement d’un désir sur le mode hallucinatoire. Cela nous paraît être la première fonction du fantasme (Paragraphe écrit à partir de remarques de Swann Dietrich.)
Le fantasme a pour second objet de nous permettre de nous protéger et de nous construire, mettant en place des éléments de différenciation. Toutefois dans cette fonction protectrice nous voyons se profiler une attitude défensive. Par exemple, pour tromper un besoin qui se présente et neutraliser les tensions qui en découlent, réalité actuelle et objective, nous évoquerons les souvenirs de plaisir de l’ordre du “déjà passé”, du subjectif. Ce mécanisme est mis en place pour leurrer la réalité objective.
Nous comprenons aisément que ce comportement défensif formant la troisième fonction du fantasme, est absolument nécessaire tant que nous ne disposons pas d’une autonomie pour résoudre nos tensions liées à nos frustrations. De fait quand certains fantasmes ne sont pas réalisables, cette fonction porte en elle la dimension soit pathologique du fantasme, soit du fantasme compensatoire. Le procédé de défense et de régulation, s’il n’est en son temps abandonné, en perdurant, utilisera le système auto-leurrant pour maintenir la relation dans du déréel. Dès lors la tentative illusoire de la réalisation hallucinatoire du désir ne servira qu’à se tenir à distance de la réalité de la rencontre.
Nous pouvons réfléchir sur la formation du fantasme. Pour ce faire il importe de partir de la pulsion. Mais la pulsion est-elle première, ou est-elle la réponse à un besoin ? Dans le premier cas il faut considérer une accumulation énergétique, suivie de décharges énergétiques. La satisfaction des besoins comme se nourrir, dormir… n’aurait comme fonction que d’assurer uniquement les énergies nécessaires pour la production de la pulsion. L’instinct serait alors le comportement répondant à cette finalité. Cependant il nous faut remarquer qu’il s’agit d’un comportement hérité. Dans le second cas la pulsion serait la réponse énergétique à un désir, lui permettant sa réalisation. Nous voyons bien la différence qu’il y a entre le besoin de manger (instinct) et le choix de l’aliment (désir).
Sous forme schématisée nous avons :
1° cas : Instinct – Pulsion – Action – Pulsion (manger afin de maintenir la pulsion nécessaire)
2° cas : Désir – Pulsion – Action (réalisation du désir).

Marine Dietrich
Ces textes sont issus du livre « Les Fantasmes », 1992, Edition de La Louvière, un travail mené en collaboration avec les Docteurs Charles Gellman, Jacques Donnars, Georges Teboul et Erick Dietrich. Le projet était de répondre à diverses interrogations conceptuelles et cliniques concernant les fantasmes. Les fantasmes, dont les génotypiques (retour aux acquis initiaux de l’espèce) et psychiques apparaissent comme une activité bio-psychique dont la finalité conditionnerait l’être.
Dans cette introduction, je tiens à attirer votre attention sur une différence qu’il est nécessaire de faire : les fantasmes font partis du matériel dont l’analyste va être amené à se servir dans la cure. Les fantasmes et l’imaginaire érotique peuvent aussi être utilisés comme outils thérapeutiques dans certaines approches thérapeutiques (sexothérapie, hypnose, rêve érotique dirigé, fantasmothérapie, relaxation…).Une différence est faite entre fantasmes et fantaisies érotiques. Les fantaisies érotiques (images fugitives, rêves éveillés, scénarios érotiques) utilisent des images pour obtenir de façon imaginaire des satisfactions parfois difficiles à réaliser dans la réalité. En effet, tous les fantasmes ne sont pas réalisables. Pour que le désir sexuel ne s’éteigne pas, il a besoin en plus du plaisir obtenu lors des rapports sexuels, de stimulants imaginaires. Les fantasmes et les fantaisies érotiques entretiennent le désir sexuel, canalisent les désirs “fous”, permettent le jeu avec l’impossible et l’invraisemblable et compensent les manques de réalité. Ils sont nécessaires à l’équilibre psychosexuel, car ils diminuent la frustration. Les fantasmes font partie de la vie sexuelle et même de la vie tout simplement. Ils entretiennent le désir sexuel.
Les fantasmes se constituent à partir :
-de souvenirs érotiques d’enfance ayant entraînés du plaisir
-des interdits éducatifs et socioculturels,
-de souvenirs, de sensations ou même de traumatismes sexuels ayant entraîné une émotion sexuelle trop forte à un âge où l’enfant était incapable de l’intégrer,
-de l’attitude des parents vis-à-vis du corps, de la sensualité ou de la sexualité, par exemple de la nudité,
-de la perception consciente ou inconsciente que l’enfant a de la sexualité de ses parents.
Dans votre vie de tous les jours, vous pouvez ressentir une excitation sexuelle et un désir, lorsque vos sens sont mis en éveil.
-L’ouïe : une parole, le timbre d’une voix, une intonation, les mots employés,
-L’odorat : un parfum, une odeur quelle qu’elle soit, des senteurs,
-La vue : les yeux bleus d’une femme ou d’un homme, une moustache, un décolleté, la forme d’une poitrine, une cuisse découverte par une jupe fendue…
-Le toucher et le goût qu’il ne faut pas oublier et qui sont très importants : un tissu de soie, une fourrure, etc…
Les fantasmes appartiennent au vécu de l’individu. L’activité créatrice du fantasme exerce une action régularisante sur le dynamisme psychique de l’individu. La réalité extérieure et les expériences corporelles modifient l’activité fantasmatique. Le fantasme est une force qui exerce des effets sur la personnalité et sur les comportements de l’individu. Les effets diffèrent selon la spécificité des fantasmes dominants. Même si le sujet évolue en fonction de son histoire, de la réalité extérieure et d’un certain déterminisme génétique, les fantasmes influenceront sa vie.
Les fantasmes érotiques, qui sont à la fois cause et conséquence du bon fonctionnement de la sexualité, sont le reflet de l’érotisme individuel (Martine Dietrich-Joseph in les Cahiers de Sexologie Clinique).
Les fantasmes, compromis entre la réalité extérieure et les désirs intérieurs, donnent une indication sur le degré d’adaptation qui existe entre un passé non satisfaisant, un présent inadéquat et un futur incertain (Dr Erick Dietrich, in Fantasmes et Perversion, Thèse de Doctorat en médecine).
Département de Formation Paris XVII
Marine Dietrich-Joseph et Docteur Erick Dietrich
Les rêves sont des images ou des pensées qui envahissent notre sommeil. Les fantasmes sont des images ou des pensées qui nous envahissent pendant la journée mais plus souvent dans cette période crépusculaire d’avant le sommeil ou de la fin de nuit.
Si nous nous contentons d’être soumis de façon plus ou moins consentante à nos fantasmes, nous risquons fort de découvrir que ces fantasmes suscitent en nous une curieuse complaisance et que nous ne tardons pas à les appeler à notre insu et parfois même de façon volontaire pour nourrir ce monde particulièrement vorace que nous portons en nous.
Nous pouvons aussi voir dans le fantasme un mécanisme de connaissance de notre propre psyché et de ses réactions à la vie, qui peut nous aider à nous comprendre, en le considérant comme une énigme dont il convient de percer à jour la nature profonde au lieu d’en être le jouet plus ou moins complaisant, comme on le ferrait avec les rêves.
L’étage de l’imaginaire et celui de l’imaginal
Peut-on se faire une représentation du monde et de l’homme qui donne sens à cet étrange étage de l’imaginaire et de son corollaire, l’imaginal, cher à H. Corbin, pour tenter d’en saisir du dedans et du dehors la nécessité ?
On peut définir l’imaginal comme cette partie des images de l’individu ou du groupe qui contient une réalité non encore dévoilée et qui peut se révéler vraie dans un futur plus ou moins rapproché. Pour comprendre à quoi sert cet imaginaire il est nécessaire de nous rappeler que, dans l’univers dont nous faisons intrinsèquement partie, nous appartenons à la catégorie des mangeurs-mangés (fantasmes de dévoration, d’incorporation, d’engloutissement, de possessivité…).
En effet nous avons besoin de nous nourrir pour récupérer des glucides et des lipides, qui assumeront le rôle de vecteurs d’énergie, et de protides pour entretenir et réparer l’usure de notre matériel cellulaire. Ces substances, nous les prélevons dans le règne végétal soit directement soit par animal interposé. Voici pour l’aspect mangeur. Pendant des millénaires nous avons été traqués par les fauves, les grands carnassiers mieux armés que nous et nous leurs avons servis de proie.
Nous donnons à manger à d’innombrables espèces microbienne et mycologiques que nous abritons tant sur notre peau que dans les différentes cavités de notre organisme et notre corps lui-même contient déjà bien en place toute une succession de vers et d’insectes qui prospèreront sur notre cadavre quand le mécanisme qui le gère dans les profondeurs se sera arrêté et que nous redeviendrons humus à l’instar de tout corps végétal ou animal qui a, d’une façon ou d’une autre, terminé son cycle, et cet humus doit à son tour servir à nourrir les plantes qui nourriront les animaux, qui nourriront les hommes… etc…etc… .
Cependant pour nous les hommes, il nous faut en plus subir une prédation supplémentaire. De notre vivant nous sommes également mangés par les différents systèmes sociaux et économiques, familiaux et culturels qui se repaissent de nous, de nos productions et par les parasites affectifs qui sucent nos sentiments parfois pour notre plus grand plaisir.
Il nous devient alors nécessaire de prévoir de nous souvenir (expérience du passé) et d’imaginer les scénarios d’attaque et de défense au moyen d’images (projection dans le futur).
Les fantasmes : à quoi cela sert-il ?

Peut-on se servir des fantasmes pour un autre usage ?
Mais quelle est la route qui mène de le fantasme des origines jusqu’à la scène de notre petit théâtre privé où se meuvent si souvent toutes sortes de messages dont les messages érotiques qui ponctuent nos désirs, érection péniennes et clitoridiennes ?
Quel est le chemin qui conduit les enfants, les adolescents à ces angoisses de mort, à ces poursuites éprouvantes par des êtres imaginaires qui les réveillent en grands hurlements ou bien encore celle qui déclenche les angoisses paniques de ces adultes fuyant soudain leur automobile coincée dans un bouchon aux prises avec des fantasmes soudains de dévoration et de mort imminente ?
Quel chemin suit donc le pervers et/ou le psychopathe qui va mettre en scène ses imaginations délirantes et conduire parfois aux faits divers les plus affligeants pour se mettre en lieu et place du persécuteur, la plupart du temps dans le théâtre de son imaginaire mais parfois aussi dans la vie quotidienne dans laquelle il a bien du mal à repérer le réel ?
Quel chemin permet aux films, pièces de théâtre, commedia del arte et psychodrames d’être si efficaces dans la gestion de nos fantasmes ?
Quel chemin va donc suivre le poète, l’écrivain, le philosophe, le psychanalyste, quelle machine à la fois intime et sociale fabriquera ces mythes qui enchantent les siècles, les millénaires et donnent naissance aux grandes religions ?
Quel chemin secret allons-nous suivre pour faire le meilleur usage de mes fantasmes ? La machinerie fantasmatique peut se comparer à une fronde qui fait tourner un matériel entre les différents étages de l’être : celui-ci lâché déclenche le mécanisme de satisfaction et d’apaisement jusqu’à ce que l’énergie pulsionnelle s’engouffre dans la béance et fasse à nouveau jouer ce mécanisme.
Peut-on se servir de ce précieux automatisme pour faire circuler et utiliser un autre type d’information ?
C’est ce que les thérapeutes tentent de faire depuis le temps où Messmer faisait vivre des abréactions spectaculaires à ses patients, en passant par les grandes convulsions des hystériques de la Salpêtrière sous le regard de Charcot et jusqu’aux savantes mises en scènes de Moreno et de ses épigones à travers les différentes espèces de psychodrames. C’est ce que F. Pearl et l’école californienne tentent de faire pour que le fantasme advienne.
Nous sommes motivés par nos fantasmes, inhibés ou agis par eux, ce qui se traduit dans nos comportements.
Les fantasmes mis en scène par notre inconscient sont révélateurs des désirs, ils permettent aussi de déceler le niveau de maturation individuel. En individuel ou en groupe, nous pouvons dire du « lieu thérapeutique » qu’il est le lieu de rencontre entre les fantasmes du ou des thérapeutes, fantasmes conscients ou inconscients, expression oedipienne, avec coloration archaïque chez certains, et les fantasmes inconscients du ou des participants. Si nous admettons par ailleurs que les fantasmes sont par moment des expressions défensives de la rencontre se formeront alors des identifications hystériques qui, confrontées aux fantasmes originaires sous-jacents, autres formes d’expressions défensives, se transformeront en identifications imaginaires. Nous sommes donc obligés d’admettre que le cadre thérapeutique est un lieu de rencontre entre les fantasmes du thérapeute et les fantasmes du patient mais aussi entre les fantasmes des patients entre eux. C’est dans les inter-réactions fantasmatiques que se jouent les transferts mais aussi les contre-transferts. Ainsi, nous pouvons prendre conscience de l’importance qu’il y a à analyser les fantasmes.
Peut-on apaiser le fantasme et pourquoi vouloir l’apaiser ? Voyons comment celui-ci se trouve traité dans les civilisations qui en ont moins peur que nous : en Afrique, au Brésil et dans les pays où le monde des esprits se trouve encore accessible aux individus à travers une tradition qui se veut opérative, jusqu’à son apaisement terminal. Les techniques de transe et de possession marquent exactement ce bon usage du fantasme ; un rythme injecté dans l’instinctivomoteur d’un individu va provoquer à l’intérieur de celui-ci l’apparition de tensions et de détentes successives progressivement évocatrices « d’états d’âme » qui se concrétiseront en attitudes signifiantes pour le groupe, mais aussi en visions internes particulièrement riches en images pour le patient lui-même. Regardé du dehors, il va nous apparaître comme le belliqueux ou charmeur ou narquois, etc…
A la sortie de la transe, de l’hypnose, du rêve éveillé dirigé, il peut nous raconter l’aventure qu’il aura vécue ou plutôt ce dont il se souvient et nous nous apercevons qu’il s’agit là d’un véritable psychodrame qui s’est mis en scène en recrutant soit dans les souvenirs soit dans le quotidien de l’individu une énorme masse de vécus, projets, craintes, espoirs, malaxée par l’évènement de l’état de conscience modifiée et qui soudain prend forme comme un fractal émergeant du chaos pour donner sens à une période de la vie, voire même à la vie toute entière.
Le bon usage des fantasmes consiste finalement à organiser les différents possibles par lesquels il est possible d’accoucher notre préconscient de ce qui y mature sous une forme, de le remplacer par un comportement singulièrement moins inadapté ; il semble que certaines techniques de modification de la conscience puissent agir sur les fantasmes. Il y a de nombreuses ressources dans ce grand réservoir de possibles que sont les fantasmes pour les mettre au service de la vie et de l’épanouissement de l’individu.
Toutes les techniques qui visent à permettre une préparation à un évènement craint ou souhaité – préparation à un accouchement, à un examen, à un concours- consistent pratiquement à utiliser des images à fort coefficient symbolique, c’est-à-dire des fantasmes, pour mobiliser le maximum d’énergie en vue de l’épreuve.
Enfin il faut aussi parler de la thérapie des fantasmes qui permet au patient de toucher aux zones les plus délirantes de sa psyché.
Toujours est-il que ces fantasmes liés à ce que l’enfant ne peut obtenir dans la réalité, continueront à se développer dans l’âge dit adulte lors de la recherche de satisfaction sexuelle au moyen de productions illusoires. Dans Fantasmes, Imaginaire érotique et perversions (Erick Dietrich), article dans ce site, au cours d’une enquête sur une population conséquente, on voit que 96,87 % des hommes et 97,60 % des femmes ont des fantasmes érotiques. « Les fantasmes actifs et libres ont besoin pour ne pas s’appauvrir d’être dynamisés par des éléments de la réalité extérieure, de stimuli provenant d’excitations (sensorielles, émotionnelles, corporelles…) ou du vécu réel des désirs fantasmatiques. Pour ne pas être considérée comme un rituel pervers ou une conduite sexuelle inadaptée, la relation issue du scénario fantasmatique qui s’établit entre les partenaires ne doit pas être le seul moyen d’obtenir l’excitation ou l’orgasme pour un des partenaires. Le partage du scénario fantasmatique entre ceux-ci et la dimension symbolique qu’ils donnent à la relation née du fantasme situe leurs rapports sexuels dans le domaine de l’érotisme ».
Certains sexologue vont jusqu’à avancer que les fantasmes sont indispensables pour bien faire l’amour. Jacques Waynberg écrit dans “Les idées reçues sur la sexualité” : “Au-delà d’une certaine ambition érotique les ressources naturelles propres aux mammifères supérieurs ne suffisent plus : pour faire des enfants ça va, pour faire l’amour c’est trop juste”.
On doit comprendre qu’il y a deux grands courants de “visions” fantasmatiques : le plus conventionnel, le plus facile à désigner est construit à partir d’un répertoire de lieux communs (fantasme d’exhibitionniste, de sexualité de groupe, de performances insolites…) alimenté par des images issus d’un érotisme ambiant. L’autre versant est constitué par une partie des pulsions située beaucoup plus profondément dans l’inconscient : c’est le Dionysos de la sexualité.
L’activité fantasmatique inconsciente peut-elle être abolie ?
Nous ne le pensons pas et pourquoi ?
Parmi les fantasmes susceptibles d’accompagner l’acte sexuel, il faut distinguer ceux qui sont en harmonie avec l’expérience sexuelle et ceux qui s’y opposent. Si le partenaire est à même, ne serait-ce que momentanément, de focaliser en lui tous les intérêts sexuels, certains fantasmes deviennent superflus. Car les fantasmes, d’essence, s’opposent au vécu réel puisqu’on ne fantasme que ce que l’on ne peut obtenir dans la réalité. Il y a là un transfert authentique de l’objet originaire sur le partenaire, et cet objet réel peut remplacer l’objet du fantasme, puisqu’ils coïncident en leurs traits fondamentaux. En revanche, le transfert des intérêts sexuels se produit-il, bien que le partenaire ne corresponde pas dans ses traits fondamentaux à l’objet du fantasme, il s’agit alors uniquement de la recherche névrotique de l’objet originaire, sans qu’il y ait la capacité intérieure d’un transfert authentique, et aucune illusion ne pourra occulter le sentiment diffus d’une relation inauthentique. Dans le cas d’un transfert authentique, il n’y a pas de déception après l’acte sexuel, elle est inévitable là où il fait défaut. Quant à ce dernier cas, nous pouvons supposer que la production de fantasmes, loin de cesser pendant l’acte sexuel, a plutôt servi à maintenir l’illusion, tandis que dans le premier cas l’objet originaire a perdu de son intérêt ainsi que sa faculté de produire des fantasmes, car il s’est réincarné dans le partenaire. Il n’y a plus alors, dans le transfert authentique de surestimation du partenaire, les caractéristiques qui l’opposent à l’objet originaire sont évaluées avec justesse et tolérées. Dans le transfert inauthentique, l’idéalisation est excessive et les illusions prédominent ; les caractéristiques négatives ne sont pas perçues, et la production des fantasmes ne doit pas cesser sous peine de perdre l’illusion. Plus le travail des fantasmes est intense pour identifier le partenaire à l’idéal, plus le plaisir sexuel perd en intensité et en valeur sur le plan de l’économie sexuelle. Cette diminution du plaisir sexuel se transformera d’autant plus vite en troubles pathogènes que la fixation sur l’objet primitif est plus forte, plus grande la dépense en énergie nécessaire pour surmonter le refus du partenaire. Ainsi, dans le cas de transfert inauthentique, de fantasmes négatifs (socioculturels, tabous, interdits ….), idéalisation excessive, les fantasmes érotiques viennent en effet perturber la relation, ce qui n’est pas le cas de fantasmes jouer et échanger, voir passer à l’acte entre deux partenaires qui sont dans une relation authentique.
Ce qui précède éclaire en filigrane nos divergences avec Freud sur la notion du désir. Pour ce dernier le désir se définit en termes de manque que rien ne peut combler ; « Toute activité pratique et intellectuelle ne peut se développer qu’en réprimant la sexualité et en utilisant l’énergie dégagée par la frustration du désir ».
Selon cette conception notre évolution personnelle dépend de notre capacité à sublimer nos instincts réprimés. Pour nous toute répression bloque inutilement la croissance de l’être humain.
La liberté d’expression et de réalisation des désirs a une fonction biologique et sociale positive.
La conduite de fuite devant l’Autre demeure un leurre. En définitive et de quelque façon que l’homme s’y prenne, il ne peut pas se fuir lui-même, il ne peut qu’en entretenir l’illusion. Si le fantasme ne s’inscrit que dans la recherche névrotique de l’Autre idéal si le partenaire ne correspond pas à cet autre attendu, alors il s’agit de fantasmes négatifs. Si le choix est harmonieux et authentique, n’ayant plus besoin de réincarné l’objet originaire dans la partenaire, la relation peut enfin être « saine » et riche en interfantasmatisation et intersymbolisation.
A partir des travaux de Mendel : Trop souvent, il ne s’agit pour l’homme que de retrouver en état de plaisir antérieur et intérieur. Ce qui sous-entendrait que nous choisissons nos plaisirs non pour eux-mêmes, mais par tentative de nous rapprocher d’un plaisir passé, du plaisir originel. Cette quête est obligée de faire appel à la remémoration. Les fantasmes permettent donc de permettre à l’individu de choisir des plaisirs non pas dans une tentative de vivre un plaisir passé, mais dans celui de vivre des plaisirs dans le présent avec l’Autre qui n’est plus objet mais sujet dans le partage.

Un schéma pour se représenter l’appareil humain, alias “Corps à Vivre ”
Par le Docteur Jacques Donnars
A la base, le “roc du biologique” et ses flux intra et extracellulaires, puis “l’instinctivo-moteur” donc le “sexuel ” avec ses vécus pulsionnels, puis “l’affectif ” et ses images, enfin “l’intellect ” et ses concepts langage-mots.
Le “roc du biologique” est un ensemble de cellules réunies en tissus qui, eux-mêmes, forment des organes, regroupés en grands systèmes : le système nerveux central, le système cardiorespiratoire, le système hépato-rénal, assurant le végétatif en nous, ainsi que des membres qui en assument l’aspect moteur. Ces différents appareils aboutissent à notre corps organique composé des mêmes substances que la couche arable de la terre. Ce corps vivant échange en permanence avec le monde extérieur dont il reçoit des aliments et de l’oxygène (carburants et comburant) et auquel il rend par excrétion des substances organiques fort utiles pour le règne végétal ; il reçoit à manger de ce monde extérieur et donne à manger aux règnes sus-jacents. Greffé sur cet ordre, “l’instinctivo-moteur et sexuel ” va constituer le premier lieu de décision apparent automatique, c’est-à-dire rarement conscient d’emblée, qui permet à cet appareil à vivre de répondre de façon harmonieuse aux péripéties de la vie quotidienne. Parmi les innombrables actions auxquelles cet étage de nous-même se livre, il en est beaucoup qui exigent cependant l’acquiescement ou le refus de l’instance affective situées au-dessus. Les mouvances pulsionnelles qui jouent ainsi dans les profondeurs de notre individu en réfèrent à cet appareillage supérieur mais, pour cela, elles sont obligées de traduire en images le message et ces images se trouvent liées à des sentiments sauf quand un accident dû au trop grave impact que cet appareil peut subir dissocie le couple images-sentiments, créant des perturbations graves dans l’organisme : ceci donne lieu à ce que l’on appelle la pensée opératoire dans laquelle images et sentiments sont dissociées, ce qui est à la base des maladies psycho-somatiques.
L’imaginaire, en effet, ne peut déchiffrer qu’en partie le vécu instinctivo-moteur et sexuel ; il le constate, le subit, comme si cela venait du dehors : “Tiens, j’ai faim, soif”, ou plutôt : “ça a faim en moi” ou “soif ” ou “envie de pisser”, ou bien encore l’action se déclenche sans que des mots viennent sanctionner le processus. Par ailleurs des affects associés à ces représentations imaginaires vont surgir avec une relative insistance pour fournir des réponses aux pulsions, surtout s’il y a retard dans l’exécution de la sollicitation instinctivo-motrice et nous reconnaissons bien là l’essentiel du fantasme qui surgit comme réponse provisoire quand le désir, principe de plaisir, se trouve différé par les difficultés de l’heure, principe de réalité.
C’est ici que se place un phénomène très important qui a trait au déroulement du temps dans les deux instances : le monde des émotions instinctivo-motrices et sexuelles est extrêmement rapide, automatique, tandis que les réponses qui passent par le monde des images est beaucoup plus lent et s’accompagne de nombreux déferlements contradictoires, de sentiments mêlés, qui rendent l’élaboration d’une décision beaucoup plus aléatoire.
Ce passage par l’affectif ralentit la décision, perturbe le monde des sentiments, entraîne des considérations esthétiques et éthiques qui ont à faire avec la “face” du sujet, c’est-à-dire ce qu’il donne à voir au groupe social dont il fait partie : famille, collègues de travail, etc…, mais aussi avec l’idée qu’il se fait de lui-même dans sa relation profonde avec sa propre estime de soi en fonction de la structure de son idéal du moi. On peut dire que les messages instinctivo-moteurs et sexuels sont une nourriture complexe que cet étage de nous-même donne à manger à cet autre étage vécu comme supérieur, celui des images sentiments. Il faut un temps de digestion pour savoir quoi faire du matériel ainsi dévolu à son élaboration ; cependant un appareil intuitif remarquable se trouve en son centre, couplé avec une possibilité étonnante de faire appel à d’autres images classées sous des rubriques similaires, si bien que la plupart du temps la réponse, bien que relativement plus lente que le fonctionnement de l’instinctivo-moteur, revient cohérente et adaptée.
La censure qui s’établit en ce lieu entre instinctivo-moteur et sexuel d’une part et affectif de l’autre est parfaitement perceptible sous sa forme viscérale et se traduit par des spasmes ou même des collapsus dont l’intensité fonctionnelle nous est à tous familière. Mais la structure de notre être ne s’arrête pas là : une troisième instance se nourrit de la seconde et se met à traiter les images comme celles-ci traitaient les vécus sous-jacents : c’est “l’étage intellectuel” qui gère les images au moyen des mots et en établit des concepts. Entre le monde des images sentiments et celui des mots concepts : un nouveau barrage, une nouvelle censure, avec un nouveau décalage de temps qui fera ralentir encore la décision ; cette fois la quête du sens et la qualité de la réponse qui en découle vont demander parfois des jours ; ce n’est que très lentement que l’on va conceptualiser l’évènement.
Histoire de l’automobiliste
Schématisons ces trois temps en prenant l’exemple d’un automobiliste qui roule sur une autoroute en rêvassant et en écoutant la radio. Voici soudain qu’un semi-remorque se met en travers de la route à cent cinquante mètres de lui ; il roule à 130. Soudain en lui s’installe une surprenante qualité de présence ; ses gestes pour rétrocéder les vitesses, freiner progressivement, veiller à ce que les véhicules qui le suivent aperçoivent ses feux rouges arrières de frein s’enchaînent d’une façon qui lui semble à la fois rapide et en même temps très lente, comme s’il avait un temps infini pour réaliser ce qu’il fait dans l’instant ; arrivé sur l’obstacle, supposons qu’il découvre un passage entre l’arrière du semi-remorque et la berme, il s’y engage ; le voilà de l’autre côté de l’obstacle et, alors, mais alors seulement, lui arrive un fantastique déferlement d’images terribles : lui mort, ses parents en grand désarroi, ses enfants non élevés, sa femme qui se désole puis se remarie, etc… etc… Ce déferlement d’images catastrophes surviennent ici dans l’après coup, représentations imaginaires fantasmatiques qui peuvent le persécuter pendant des heures ; et ce n’est que longtemps après qu’il va pouvoir calmer le jeu, débrayer, se détendre, tandis que les mots de son intellect viennent établir une argumentation au tissu parfaitement intelligible, lui démontrant que tout était logique, simple et que les évènements pouvaient être classés. C’est la fin de cette “gestalt”, comme le disait Pearl. L’évènement peut alors entrer dans l’histoire de l’individu comme un symbole et servir à l’élaboration de systèmes de références complexes ou bien encore devenir un simple signe de piste sur le chemin de la vie de celui qui l’a vécu et de celui qui le raconte.
A partir de l’enchaînement de ces trois étages, il va nous être possible de découvrir une route cette fois descendante qui nous importe au premier chef pour la compréhension du processus fantasmatique. Quand une séquence conceptuelle contenant de près ou de loin une possible allusion au processus en cause survient au hasard des évènements de la vie : récit, émission, télé, lecture ou bien encore simple enchaînement dans une conversation, deux possibilités surgissent : la première qui est une reconnaissance simple du phénomène évoqué immédiatement reclassé, la seconde qui ouvre la porte à la rêverie et conduit parfois brusquement à une reviviscence poignante ; le monde des images surgit et peut faire défiler les séquences du film qui, elles-mêmes, en feront apparaître d’autres selon une chaîne signifiante ; ce monde affectif chargé de sentiments images ne tarde pas à faire déferler dans la sous-jacence des vécus corporels qui s’inscrivent bientôt dans le jeu instinctivo-moteur et sexuel. Ce parcours en sens inverse se fait lui aussi par le passage des censures que nous avons décrites plus haut, mais cette fois le taux d’émotion est croissant au lieu d’être décroissant. Il y a recrutement affectif puis émotionnel à mesure que s’approfondit le processus par sommation des excitations.
Un homme de quarante ans, au cours d’une soirée, se voit offrir des pralines Mazet de Montargis, petites amandes enrobées de sucre chocolaté ; le voici plongé dans une rêverie qui le ramène à ses douze ans ; il met soudain la main à son front comme s’il était blessé, cherchant un hématome douloureux qu’il croit quelques instants percevoir, puis ces mots : “C’est moi, non c’est toi, non Cepoy”, le nom d’un passage à niveau sur la N7 où, des années auparavant, il a vécu son premier accident de voiture. Son front vient heurter violemment le pare-brise de la Peugeot 201 conduite par son père ; or ce passage à niveau est à quelques kilomètres de Montargis où la famille devait s’arrêter pour acheter ces fameuses pralines. Et la reviviscence se fait jusqu’à se souvenir que, pendant des jours, son appareil psychique a joué à reproduire, comme sur un disque rayé, l’arrivée du poteau rouge du passage à niveau situé dans un tournant, le bruit, le passage du train, le gargouillis de l’eau du radiateur qui bout sur le moteur, la douleur du front, le pansement et, à peine le film terminé, voici qu’il recommence, pendant des semaines. Vingt-huit ans plus tard, il lui avait suffi de se trouver en face des pralines de Montargis pour palper à nouveau son front endolori et faire repartir la séquence comme naguère au point d’en avoir fait un jeu d’adolescent, car une sensibilité spéciale en naissait de jour en jour plus évidente : fourmillements, prurits, élancements qui permettent bientôt de se placer aux confins de la douleur et d’un plaisir qui ne dit pas son nom ; et c’est presque trente ans plus tard qu’il va comprendre que, par le biais de ce plaisir, il rejoint des vécus infiniment plus archaïques : vécus d’enfant qui se cogne contre les murs ou les meubles lors de ses marches à quatre pattes, vécu d’une douleur quasi syncopale déclenchée par son père écrasant des bosses sur sont son front survenues à cette occasion ; ce père les écrasait avec sa montre de gousset en argent avant qu’on lui applique une mixture résolutive qui picotait délicieusement ; enfin plus loin encore et plus mystérieusement saisi comme par le haut de la tête, hypothèse ou reviviscence ramenée du dedans, vécus de bosse séro-sanguine au sortir du ventre maternel.
Les pratiquants des techniques de “rebirth” de Léonord Orr connaissent pour beaucoup ces revécus des premières heures de la vie, comme aussi les participants aux séances de respiration holotropiques de Stanislas Grof et, plus classiquement et plus originairement, les pratiquants du Raja Yoga quand ils veulent bien se défendre de leur silence pour tenter de verbaliser leur vécu. Bien sûr nous sommes ici très près des mécanismes de la recherche du temps perdu et de la petite madeleine chère à Proust. Mais nous sommes encore plus près de ce bon usage des fantasmes compris comme les meilleurs passe-partout de nos serrures intérieures. Encore faut-il en faire quelque chose.
Fantasme et fabulation
Histoire de l’adolescent de douze ans
Un adolescent de douze ans m’est amené par ses parents pour petites fugues et affabulations : au retour du lycée, il traîne, rebâtit sa journée, la rend pittoresque par des réparties qu’il s’invente avoir eues vis-à-vis des professeurs ou de ses camarades. Au cours d’une visite au professeur principal, celui-ci signale au père que son fils est tantôt totalement absent tantôt dérange la classe et subit à la récréation une véritable persécution : les moyennes des devoirs et compositions s’en ressentent ; on parle de redoublement, de changement de section. Les séances commencent, Henri fanfaronne puis tente différents jeux de séduction pour en arriver, au bout de la cinquième séance, à reconnaître qu’il ne sait plus distinguer le réel de l’imaginaire, qu’il vit depuis plusieurs mois dans une angoisse permanente qu’il cache et que j’aurai bien du mal à lui faire exprimer comme s’il lui était interdit de m’en révéler la nature ; mais interdit par qui ? ou par quoi ?
C’est là que la force du fantasme m’apparaît comme particulièrement signifiante pour renvoyer à une terreur archaïque impossible à gérer. Le fantasme tient à un craquement qui retentit dans sa tête mais qu’il localise dans la pièce comme le premier pas d’un être mystérieux qui vient pour le tuer, vieillard ou bête féroce, mais qu’il ne voit pas. Ceci déclenche bientôt une augmentation de la rapidité de son souffle et de son rythme cardiaque, qui se trouvent souvent transformés en une accélération de la marche de cet être vers son lit, un éréthisme généralisé déclenche au niveau des pavillons de l’oreille une série rythmée d’acouphènes à leur tour transformés en tentative par le mystérieux agresseur de toucher le drap du lit et de le tirer, tandis que le gamin tente désespérément de le maintenir pour s’en protéger le visage.
Mais cette manœuvre va bientôt lui faire manquer d’air ; il étouffe, se débat, se débarrasse de ses draps, constate en même temps la disparition de son oppresseur : soulagement, plaisir jouissance. Ce scénario semble remonter très loin dans son histoire comme une ancienne terreur nocturne mais s’aggraver depuis un certain temps.
L’histoire de la famille est celle bien banale d’une transplantation de provinciaux dans la capitale ; des grands parents morts, des oncles et des tantes avec qui le couple parental est brouillé ; enfant, il se souvient de vacances chez une grand-mère et de l’odeur du blé au moment de la moisson ; mais elle a disparu et des conflits se sont développés autour de l’héritage. Les vacances se passent maintenant au bord de la mer en location dans une maison sans âme. D’ailleurs il supporte difficilement le milieu familial ; père très absorbé par sa profession, plus un rôle syndical, mère fonctionnaire, amoureuse de son chef de service ; lui-même, initié par un grand au lycée qui lui a appris la masturbation il y a quelques mois, culpabilise sur son geste mais ne peut en arrêter le mécanisme compulsionnel.
A la séance suivante, je lui suggère de s’étendre et de se laisser aller à son récit, puis d’exécuter quelques exercices de détente. Après ces “assouplissements de l’âme”, il explique : s’il traîne pour revenir en classe, c’est qu’à cinq heures sa maison est vide – les parents vont rentrer deux heures plus tard – qu’il va rêvasser sur ses devoirs, peut-être ou sûrement se masturber et peut-être déclencher un phénomène étrange et terrifiant que je résumerai en médicalisant le récit, car celui-ci est plus mimé que parlé : c’est une douleur d’abord abdominale qui semble descendre la ligne blanche, irradier vers les aines, les cuisses, le périnée, remonter le façon quasi syncopale vers le diaphragme, bloquer la respiration en apnée, tandis que le cœur se met à cogner, enfin il s’aventure à inspirer de courtes inspirations hautes puis médico-thoraciques, enfin abdominales. Petit à petit il ose à nouveau regagner une ampliation normale et reste quelques minutes dans un étrange et non désagréable suspens hypnoïde. En fait ce qui apparaîtra dans la suite des entretiens, c’est la certitude de mort imminente qu’il ressent à ce moment et qui semble lui avoir ouvert une étrange route vers un autre part, un ailleurs, qui n’est plus de l’ordre du cernable avec des mots ; ce sont des images floues, indistinctes, mais chargées d’un impact de destruction, de mort et aussi de secret. Surpris de me voir me pencher avec attention sur tout ce qu’il me raconte, il finit par me demander si je le crois et ajoute, dans un murmure, qu’il éprouve une grande honte, un sentiment de malaise et même de culpabilité à me l’avoir narré, comme s’il trahissait quelque chose, un secret avec quelque chose ou quelqu’un qui serait plus grand que lui-même, surhumain, et que maintenant qu’il me l’a dit va être puni peut-être par cette force ; cette image familiale persécutrice mais en même protectrice va bientôt se préciser.
Lors de séances suivantes, il m’avoue fouiller dans la bibliothèque où il a découvert quelques livres érotiques dans lesquels il se plonge, le feu aux joues, en se caressant sans pouvoir déclencher un orgasme. Quand il procède ainsi, il évite la plupart du temps la crispation douloureuse du périnée et des grands droits qui semble bien être le starter du processus, mais parfois au contraire il la déclenche, il est surtout sensible aux scènes qui décrivent des violences, particulièrement des fessées.
A mesure que nous en parlons, la région concernée se précise et se démystifie ; elle devient de plus en plus anale et va donner lieu à l’évocation de sa petite enfance exposée à des lavements et à des prises de température difficiles à dater, mais semblant s’être produits encore récemment. Ces soins anaux semblent avoir été relativement aisés si opérés par le père et catastrophiques si la mère les tentaient : longues souffrances rectales et anales infligées par ses mains inexpertes et peut-être troublées sur un anus spasmé dont le trajet en baïonnette exige une douceur particulière. Tout ce qui est suppositoire ou canule devient un instrument de torture entre ses mains.
Sa chambre se trouve à côté de celle de ses parents séparée par une mince cloison. Colères, angoisses, bruits, chuchotements, soupirs : c’est le lit des parents qui grince tandis qu’il imagine leurs échanges et un claquement de clapet et des bruits de chasse d’eau qui évacuent on ne sait quoi. Il reste des minutes à écouter le bruit qui se répète comme les roues d’un train sur des rails rythment une musique de cauchemar. Le fantasme s’est détaché de la réalité et survient comme une hallucinose. Cependant il y a longtemps qu’il ne couche plus dans leur chambre, mais il guette leurs mots, leurs disputes, leur vie de couple douloureuse, leurs réconciliations, leurs coups, leurs plaintes. Il m’apparaît lui-même comme torturé par le récit qu’il me fait d’une histoire que je devine même plus qu’il ne me la narre.
Le jeu avec le souffle
Je lui conseille alors d’apprendre à jouer avec son souffle et je lui apprends un exercice de yoga bien connu : inspir 12, retenue 6, expir 12, exercice à faire matin et soir, pendant quelques semaines, en lui expliquant qu’il l’a déjà trouvé tout seul puisque c’est en maîtrisant sa respiration qu’il se sort de son mal. En quelques séances le résultat va être surprenant : disparition de l’angoisse, diminution considérable de la masturbation et reprise d’une activité scolaire qui permettra à ce garçon très menacé de poursuivre une scolarité normale, disparition des récits fabulatoires remplacée par une quasi obsessionalisation à propos du “vrai”, dire vrai, rendre vrai.
Nous allons nous revoir régulièrement pendant quelques mois et continuer ainsi à travailler sur les trois registres : le plan physique instinctivo-moteur avec exercices respiratoires et les concentrations, l’accueil des images qu’il me décrit et l’encouragement à oser monter les mécanismes affectifs et les souvenirs de plus en plus précis qui se dévoilent de sa petite enfance et des angoisses projetées sur lui par ses parents dans ce climat particulier des séances “au bord du sommeil”, enfin la possibilité de parler de toutes ces choses délibérément et de mettre des mots et des concepts sur l’ensemble. Tout ceci achève sa réconciliation avec lui-même.
Tentative pour y comprendre quelque chose
A travers cette histoire, il semble bien que la naissance du fantasme, ce soit d’abord ce spasme instinctivo-moteur très violent à la fois craint et souhaité par l’adolescent et qui semble avoir quelque chose à faire avec un orgasme immature, avec l’affrontement de certain lieu du corps qui semble se tétaniser et entraîner une diffusion plus ou moins large dans les tissus à l’entour. Au cours des séances ultérieures, je verrai d’ailleurs sur le divan des ébauches de tétanie ; un signe de Chvostek recherché à cette occasion s’avèrera fortement présent ainsi qu’un phénomène de dermographisme.
Le tableau évoqué est celui d’un tenesme rectal et urinaire qui diffuse dans le bassin, le petit bassin, puis gagne les psoas et le diaphragme par contiguïté : dans une autre séance il évoquera l’existence de prurit anal avec lequel il joue à laisser monter les paroxysmes. Ce vécu lui donne une sensation de plaisir intense et brûlant qui le fait “chavirer” mais en même temps de honte et s’accompagne d’images curieusement exotiques de palmeraies, de petits ânes chargés d’énormes ballots qui s’écroulent dans la poussière sous les coups des âniers. Il s’agit d’images qui s’inscrivent dans le corps mais qui semblent bien naître également de ce corps dans un cercle vicieux qu’il va nous falloir rompre en y introduisant un sens. Pour cela il faut réussir à calmer le jeu, à décontracter, à détendre, à faire pénétrer un peu de conscience dans ce mécanisme si serré que le mot trébuche à le décrire. C’est le rôle de la maîtrise du souffle, c’est par lui que la symbolisation peut se faire et que le matériel épars dans les différents champs du vécu vont s’ordonner et devenir interprétables.
L’instinctivomoteur donne bien à manger des tensions et des détentes contradictoires à l’échelon affectif qui s’en repaît, mais l’appareillage conceptuel, bien protégé par l’état hypnoïde dans lequel se passe ce jeu pervers, ne tente guère d’y mettre de l’ordre ; il ne peut se repaître de ces images, il s’en laisse griser. Le clinicien que cette approche psychocorporelle n’a pas trop dérouté écartera, je pense, un diagnostic d’hypochondrie ou de maladie psychosomatique ; les images, bien qu’elles ne soient pas surabondantes, sont présentes ; il est plus facile d’évoquer une hystérie ; ce qui se donne à voir dans son comportement scolaire et familial au travers de ses fabulations cache ne fait la blessure profonde d’un corps divisé et reconstitué à travers quelques voies perverses de petite communication, d’où ses ruses qu’il me conte avec un rire complice, le frottage du thermomètre pour ne pas aller en classe et autres petites filouteries du même style.
Je pense qu’il est pour l’instant préférable de se garder d’étiqueter à l’occidentale pour nous tourner vers le phénomène lui-même :
Un spasme, affrontement tissulaire qui conduit à son paroxysme, fait sombrer la conscience dans un vécu anxiogène archaïque, vécu de mort imminente dans lequel Stan Grof et ses émules vont sans peine évoquer la matrice néonatale n°3, l’éveil et l’enregistrement au cours de l’accouchement et ses conséquences sur le fantasme originaire. C’est lui qui va plus tard s’envelopper d’images pour se révéler à nous, images bientôt traduites en mots qui se révèlent bien impropres à en rendre compte. Osons aller plus loin jusqu’à l’avant-vie, jusqu’à ce moment inaugural de notre parcours vital qui nous fait basculer dans l’exister et nous met directement en rapport avec une question : question sans mot qui d’ailleurs reçoit du monde auquel elle semble être posée une réponse également sans mot, mais que notre corps tout entier paraît devoir illustrer.
L’origine des fantasmes
Nous sommes ici devant l’origine de tous les fantasmes : c’est la manière dont, dès la scène inaugurale, notre constitution s’inscrit dans ce qui va devenir sa proto-histoire, puis son histoire. Du surgissement même des deux désirs dont il est né, l’être humain, en les conjuguant, forme son propre désir : désir contradictoires qui se sont unis comme s’ils étaient complémentaires. C’est dans le suspens de cette étreinte que se glisse le petit 3ème, c’est-à-dire nous-même, comme jonction immanente, comme réponse au manque à être.
Les bio-pataphysiciens (“La pataphysique ”- disait Alfred Jarry - “est à la métaphysique ce que la métaphysique est à la physique”, ce qui indique qu’il nous est difficile de ne pas mélanger les plans) que nous sommes tous à nos heures peuvent évoquer ici le sombre mystère de l’éviction des globules polaires dans la lignée des cellules germinales, lors de l’indispensable passage de 48 à 24 chromosomes, pour faire de la place aux gènes d’en face qui vont advenir lors de la rencontre coïtale. Comment en effet ne pas reconnaître dans la meïose, cet acte de fabrication du futur désir qui embrase de génération en génération le vieil arbre toujours vert de l’humanité ? Comment ne pas y voir la création du manque dans ce qu’il y a de plus fondamental qui y est chassé ? C’est donc l’ombre de ce manque qui revient au moment de la rencontre des gamètes pour prendre la place de l’absent et refaire les 48 chromosomes de notre soma tandis que la nouvelle meïose dans ce nouveau corps ainsi constitué préparera en secret la mise en évidence de ce nouveau manque pour que l’histoire continue.
La poussée vitale qui s’élance entre les deux cellules germinales crée un avant et un après de l’acte, tandis qu’au milieu siège l’éternel présent, le suspens créateur immobile d’où surgit la nouvelle vie qui tendra à illustrer jusqu’à sa mort ce temps hors du temps dont elle est le témoin. Immobile, lumineuse, intense, évidente et en même temps cachée, la révélation de ce qui est attend le chercheur là où il ne cherche plus. C’est vers cet éternel présent hors de la durée que marchent les mystiques de toutes les époques, c’est pour l’entrevoir que les ascètes de toutes les religions se fouaillent, s’inscrivent dans leur corps leur renonciation à l’objet extérieur pour mettre le cap sur cette étoile intérieure. Or celle-ci va effectivement surgir – mais à sa guise – de la grisaille habituelle des jours et ce sous la forme d’une lumière vers laquelle ils se sentent attirés en même temps qu’ils en sont inquiets, surpris, bouleversés, et cette lumière est chaude, chaleureuse, affective, intense. Cette lumière-amour peut-être si puissante que celui qui la ressent a le sentiment que la pièce dans laquelle il se trouve est toute illuminée alors qu’il sait par ailleurs être dans l’obscurité (si, par exemple, l’expérience se passe la nuit). Mais ce qui est constant, c’est le suspens de la durée que toutes ces expériences montrent : il n’y a pas de déroulement temporel, le processus peut durer quelques secondes et donner l’impression d’avoir duré des heures, comme l’inverse. C’est également ce suspens de la durée que narrent les O.B.E. (out of the body experience) et les N.D.E (near of the death experience) ; elles nous montrent la grande lumière chaude et non éblouissante qui attire le mourant vers elle, tandis que des scènes de sa vie passée se présentent à lui comme autant de vignettes illustrant un seul et même thème : sa question, question sans mots, réponse sans mots, mais que les péripéties de ses vécus viennent illustrer, tandis qu’un sens s’en dégage, sens suffisamment fort pour qu’il remette en route le désir de vivre et de revenir dans ce corps devenu cependant parfois presque inutilisable. Nous ne pouvons pas manquer ici de reconnaître le “ur Fantasie“, le fantasme des origines cher Freud : à la leur de ce que nous venons d’évoquer peut-être peut-on envisager la naissance d’un proto-sujet se dégageant de cette immense énigme lumineuse et totalisante, un sujet des profondeurs coupé dès lors du moins provisoirement de sa source mais “chargé de mission “, créant dès lors son espace temps pour accomplir cette mission : action-verbe qui précède tout langage fut-il sacré comme le sancrit ou l’hébreu, mais qui sous-tend toutes ces langues.
Cette première séparation serait alors la vraie section, le vrai sexe dont la nostalgie va animer l’ensemble de la quête, tout au long de notre vie, et c’est aussi ce qui permet maintenant de comprendre mieux l’instinct de mort qui n’est peut-être pas autre chose que le besoin “vital“ d’un retour à cette étincelle primitive hors espace hors temps dont nous sommes issus, le seul but qui puisse combler le manque existentiel fondamental. Ainsi pourrait-on paradoxalement dire que nous sommes bien plutôt condamnés à vivre, c’est-à-dire à être séparés de cet ineffable, que le contraire ; être mort serait bien plutôt nous retrouver unis avec notre vraie source, notre véritable origine, au risque de nous y perdre en tant que petits sujets séparés.
Première évidence : du côté de l’affectif et du biologique
Pour ceux qui regardent le fantasme comme une non-réalité, il est bien évident que ces histoires d’O.B.E. et de N.D.E. sont de l’ordre de l’imaginaire ; mais pour ceux qui estiment pouvoir toucher là à un surréel plus réel que l’expérience ordinaire de la vie quotidienne, il semble pouvoir exister ici, au contraire, un pont vers un éprouvé qui serait plus solide qu’un raisonnement, aussi vrai qu’un évènement de la vie extérieure, mais non attestable par des témoignages, et aussi vrai qu’une expérience scientifique bien que non reproductible à notre gré.
Et d’abord notons que ces vécus sont toujours rencontrés dans ce qu’il est convenu d’appeler maintenant des états modifiés de conscience, c’est-à-dire des situations intérieures dont l’accès ne se fait pas spontanément ; états hypnoïdes, Peak Experience de Maslow, états sophroniques, etc… La caractéristique de ces états ; c’est qu’ils ne sont pas banalisables, car ils appartiennent au monde des images-sentiments, c’est-à-dire, pour reprendre le schéma développé plus haut, cette zone de nous-même où les messages physiologiques issus de l’instinctivi-moteur font irruption dans ce qui correspond chez Freud au préconscient : le fantasme est rejouable éternellement et donne, à la centième fois, le même effet qu’à la première , comme le centième coup de marteau réflexe fait rejouer le réflexe rotulien ; c’est d’ailleurs ce qui en fait le côté rigide que l’on peut parfaitement voir dans la littérature de sex-shop dont la stéréotypie est bien connue.
Dans notre système de pensée qui accorde une place majeure aux différents temps, une première censure s’est trouvée franchie. Mais les processus élationnels qui les accompagnent, autrement dit les élans affectifs, reviennent boucler sur les organes cibles : surrénales, thyroïde, hypophyse, pancréas, et sur les circuits artériels et veineux, sur les diamètres des bronches, sur les secrétions lacrymales, salivaires, sur les voies urinaires, vaginales, rectales, etc… etc… et en relancent de façon littéralement tourbillonnaire le processus énergétique.
Il se produit ainsi progressivement en phénomène de recrutement annexant, de neurone en neurone, de nouveaux champs qui se contaminent en produisant une diffusion parfois impressionnante tant des vécus viscéraux et glandulaires que des représentations d’images auditives, gustatives, olfactives et bien entendu visuelles dont le déferlement s’organise en histoires complexes.
Ces véritables tempêtes neuro-végétatives repassent la barrière de la censure, se retransforment en nouvelles images affects qui, à leur tour, font appel à l’étage sous-jacent, jusqu’à ce que la pression fasse sauter le barrage ; dans un cas ce sera un orgasme ou son équivalent le long de l’axe cérébro-spinal, dans d’autres des paroxysmes de douleur et d’angoisse que les cliniciens mais aussi les équipes de Police-Secours et des urgences hospitalières connaissent bien : raptus anxieux, faux infarctus du myocarde, etc… etc… ou bien encore introduction dans les différentes cavités du corps d’un matériel totalement insolite pour tenter de répondre à l’inquiétude douloureuse que le corps propre vient manifester ; les services d’O.R.L., de gynécologie, de proctologie, d’urologie, de gastro-entérologie hospitaliers peuvent expulser de véritables musées d’objets de toute nature retirés chirurgicalement d’anus, de vagins, d’urètres, objets que les pauvres patients y ont introduits dans l’espoir de porter secours à leur souffrance. Cette souffrance n’est pas une douleur mais une lancinante impression de manque à être, un rappel à soi-même en ce lieu d’un quelque chose qui manque comme d’un oubli qui se révèle par l’absence d’une présence : engourdissement ? fourmillement ? Ces zones qui échappent ainsi à l’appel de la cohérence semblent être confisquées par quelque puissance interne ou externe qui vient par là revendiquer un droit de propriétaire sur ce lieu qui, dès lors, reste en suspens, lieu disputé, apeuré, pour lequel le recours au médecin est jugé d’entrée de jeu comme totalement inefficace : “il ne comprendra pas “ ; on peut rapprocher de cela l’introduction dans telle ou telle partie du corps d’aiguilles, véritables acupuncture sauvage que la quête d’une complétude, désespérément recherchée et qui semble fuir à chaque fois de plus en plus loin, rend à la fois aussi vaine que nécessaire.
Un pas de plus et ce sont les auto-mutilations qui ne sont finalement qu’une réponse encore plus inadéquate à l’interrogation du fantasme.
Les correspondances avec le plancher du troisième ventricule pour le monde instinctivo-moteur ou sexuel que l’on peut encore appeler le monde du “ça “ ou de l’inconscient sont faciles à esquisser ; nous ne les évoquons que pour mémoire ; celle qui concernent le cercle limbique, alias circuit de Papez, sont déjà également assimilables à ce monde affectivo-imago-onirique, tandis que le cortex figure assez bien l’outil qui se trouve au service des concepts et des mots. Hélas nous ne sommes guère avancés par ces considérations incontestables avec lesquelles la neuro-chirurgie nous a confrontés.
Mais nous n’abuserons pas ici de ces jeux anatomopsychologiques qui n’apportent directement rien à ce que nous tentons de mettre en évidence, c’est-à-dire la nature du manque et la manière dont il fonctionne en creux, dans cette partie secrète de nous-même où se cache notre sous-jacence. Si la parole ne s’y introduit qu’en surplus, ceci ne veut pas dire que la quête du sens n’y soit pas aussi lancinante et même probablement plus que là où le concept règne avec sa terrible subtilité de rhéteur professionnel habile à faire surgir du jeu des miroirs parallèles une multiplication jusqu’à l’infini des systèmes contradictoires qui nous habitent.
Deuxième évidence : du côté du concept
S’il est une deuxième évidence, c’est bien celle de notre nature de mangeurs-mangés irrémédiablement obligés de quêter dans la nature les éléments qui entretiendront notre vie. Cependant nous savons bien que nous pouvons rester quarante jours sans manger, trois jours sans boire et trois minutes sans respirer, alors que nous sommes complètement affolés si nous sommes obligés de rester vingt-quatre heures sans manger, huit heures sans boire et trente secondes sans respirer, sauf bien sûr si nous l’avons décidé, c’est-à-dire si nous avons fait face à un manque, si nous lui avons arraché son masque ; de fait si le besoin existe –il est même indéniable- l’image qu’il dresse dans notre appareil à fabriquer les images et les affects est à proprement parler terrifiant ; en effet si le corps a au moins la chance de pouvoir –dans un univers de nantis, il est vrai- satisfaire ses besoins, le monde des affects-images y invente la cuisine sous toutes ses formes, sous tous ses aspects depuis celle qui fabrique les saveurs les plus sophistiqués de nos plats jusqu’aux figures érotiques les plus recherchées, et ce sans trêve ; c’est la cuisine, l’art de cuire et d’apprêter, celui de façonner, de conditionner, de présenter, de charmer. Cet art répond à sa manière à l’interrogation du fantasme, devenir cette fois parfaitement atteignable dans l’interrogation qu’il nous adresse au niveau d’un sens incarné dans le “tous les jours “ ; ce jeu subtil du désir injecté par la société et du leurre va nous projeter dans un monde de mascarade et de mystification riche en conséquences fort juteuses pour le plaisir. Hélas la promesse du plaisir n’est pas le plaisir et c’est là bien sûr que nous allons payer un lourd tribu au “quod decet “. Le fantasme est devenu impérieux en se dissimulant à ce qui se trouve dû à la société, à notre dignité, à celle de la famille, de notre honneur, de notre patriotisme, de nos engagements philosophiques, religieux, politiques ou sociaux ; les jeux du “super ego “ individuel, familial, groupal ou plus collectif encore nous y chaussent au point de nous y injecter des comportements dont le machiavélisme ne nous apparaîtra souvent que trop tard quand un brutal rappel narcissique salvateur nous amène soudain à entamer un processus qui nous dégrise. Nous pouvons en effet grégairement nous laisser saôuler par les mots qui font admirablement effet de sens et vont nous lancer dans un jeu de dupes particulièrement efficace si un rappel des profondeurs ne vient pas nous éveiller à temps.
Fantasmer encore mais admirablement colorés par le jeu subtil de la collectivité qui nous embrigade et nous retire à notre insu notre libre arbitre, tandis qu’en échange un réveil individuel se paie d’un véritable sentiment de culpabilité à l’égard du groupe.
Nous avons bien dans cet exemple la conversion des mots en images, les images de la rêverie, et la transformation de celle-ci en effecteurs fonctionnels dont l’efficacité dépend de la fidélité des mots à un montage structural préalable. C’est ce montage qui nous importe, c’est lui qui nous ramène à comprendre e qu’il en est du manque fondamental, de la coupure originelle : au moment où le déclic sexuel joue, la présence de l’individu a disparu, il est “ravi “, c’est-à-dire absorbé par un plus grand, plus vaste que lui-même. Il y a retour à ce non-espace/non-temps, arrêt du temps des montres ; la durée dans laquelle le quotidien de l’ego se poursuit se trouve suspendue ; l’ego congédié, balayé, une étrange immensité indicible s’est inscrite dans tout son corps ; la coupure est supprimée, mais pas pour longtemps. La vie revient qui démarre souvent par cette culpabilité ; il faut effacer les traces, laver la “faute “, rétablir l’ordre. On comprend l’expression de “petite mort “ qui désigne l’orgasme, arrêt du déroulement temporel.
Et d’abord un premier constat : la rigueur du mécanisme déclencheur ; les vendeurs des sex-shops vous diront la spécificité du client, la manière stéréotypée avec laquelle celui-ci choisit toujours le même type de film ou de livre, inlassablement la même mise en scène sans jamais aller s’égarer sur d’autres thèmes. Le client, s’il veut bien se raconter chez le psychothérapeute, se perçoit comme entrant peu à peu dans un mécanisme de torpeur, le monde extérieur disparaît, les pages se feuilletant toutes seules, les mot du livre créent une étrange rêverie qui déclenchent l’érection, la masturbation se produit, aboutit à l’orgasme, le livre est souvent souillé de sperme, d’urines ou d’excréments, la page est collée ; il se débarrasse de ce livre qui est en même temps la dénonciation à ses propres yeux de sa turpitude. Quelques jours plus tard, il faut retourner à la boutique pour racheter le même bouquin ou un livre très proche qui narrera les mêmes expériences avec un simple changement de décor. Le suspens des mécanismes de la vie quotidienne et la vengeance de ceux-ci s’exaspèrent contre ce grand silence qui suit le cataclysme pour tenter de restructurer les petites habitudes moutonnantes qui cousent les minutes dans la mystification du continu.
Fantasmes et collectivité
La grande peur de 89
Un des plus célèbres est connu sous le nom de “grande peur de 1789 “. La France paysanne s’est trouvée soumise en quelques jours à vent de panique sans cause ; cette angoisse collective se donnait des motifs imaginaires pour se justifier : des bandits se dirigeaient vers le village, on les a signalés dans le gros bourg d’à côté ; ils sont à deux heures de marche ; ils ont pillé, incendié tel autre village ; en fait tout se révéla faux et les paysans qui avaient pris les armes se calmèrent ; au bout de quelques jours la tempête était passée.
Les parachutistes de 1940
Un phénomène un peu semblable s’est déroulé en 1940, lors de l’attaque allemande et dans la période appelée “la drôle de guerre “ où les deux armées se sont observées pendant des mois l’arme au pied. On racontait alors que des parachutistes allemands avaient sauté à l’arrière de nos lignes, habillés d’uniformes français et allant prendre à revers nos troupes.
Certes pour l’un comme pour l’autre, il est facile d’évoquer des manœuvres dites de bruits chuchotés bien connus des services spéciaux ; mais il est plus facile d’expliquer le phénomène à posteriori que de comprendre pourquoi il prend dans certaines circonstances ou bien échoue dans l’autre. Qu’est-ce qui fait qu’une collectivité accueille une rumeur ou bien au contraire la repousse ? Qu’est-ce qui fait que la machination une fois lancée va pendant quelques temps trouver créance auprès de la population visée ?
La rumeur d’Orléans
Il y a quelques années, une opération de cet ordre semble avoir été lancée dans la ville d’Orléans, à propos de certaines boutiques de vêtements tenus par des Juifs dans lesquelles des jeunes femmes auraient disparu alors qu’elles y étaient allé faire des courses et avaient été victimes d’un réseau de traite des blanches. On prétendait même que cette fantasmatisation aurait été expérimentale. C’est le détail “glace sans tain basculantes “ et la description minutieuse des chalans descendant la Loire dans lesquels les malheureuses étaient séquestrées jusqu’à leur embarquement dans les soutes d’un cargo appareillant pour l’Afrique ou pour les émirats qui donnaient à la manipulation sa crédibilité, alors même que l’examen plus attentif des allégations auraient dû d’emblée en montrer l’invraisemblance.
Le jeu fantasmatique va mobiliser l’inconscient collectif le long des strates qui le parcourent. Une collectivité, c’est bien autre chose qu’un ensemble de personnes. Le tout est beaucoup plus vaste que l’ensemble des parties. On peut y reconnaître une suggestibilité qui touche la majorité des individus à partir du moment où les images que véhicule cette collectivité atteignent un degré suffisant de prégnance pour jouer sur les instinctivo-moteurs.
Les musiques militaires, les roulements du tambour ou les rythmes des maracas sont de bons exemples qui montrent comment, à partir d’images sonores, il est possible de déclencher des réactions collectives dans une masse, que ce soit le village ou la foule des jeunes conscrits, qui se transforme alors très facilement en une colonne qui marche au pas. Il y a même une ivresse à se donner à la force du groupe organisé, ivresse qui provient de la sécurité que l’on ressent à lui appartenir, avec cette illusion d’invincibilité que donne cette appartenance. L’esprit critique individuel s’endort avec la vigilance qu’il implique. Un certain infantilisme reposant –rires, dissipations qui rappellent la classe- une insouciance naïve porte le groupe à des comportements grégaires autant pour huer que pour applaudir, pour vouer “X “, “Y “ ou “ Z“ à la mort, au poteau de torture ou d’exécution, aussi bien qu’au pouvoir.
Ici l’image est toute-puissance et les mots très simples confèrent à l’ordre plus qu’à l’explication intellectuelle qui sera au contraire vécue par le groupe comme obscur blabla, pathos.
Or l’ordre exige de l’individu qu’il délègue son pouvoir de décision au chef, lequel reçoit en même temps l’infaillibilité provisoire. La foule sans chef est effectivement dans une situation dangereuse. J’en donnerai pour preuve ces membres d’un comité d’entreprise qui avaient loué un bateau pour une promenade en mer un jour de grand beau temps ; hélas le bateau est trop petit ; tout le monde se tasse ; le bateau heurte une roche, la foule se rue sur un bord, le bateau déséquilibré chavire, une dizaine de noyés marquera de façon indélébile la mémoire des survivants qui racontent la joyeuse insouciance du début puis le drame soudain qu’une troupe organisée aurait facilement évité. J’oserai dire que la foule sait inconsciemment ce risque et c’est la raison pour laquelle elle aspire à un chef, à un organisateur ; bien des individus décrivent l’angoisse sourde qu’ils ressentent s’il leur arrive de se sentir perdus dans une grande masse humaine : l’agoraphobie, les fantasmes de mort, de piétinement, le sentiment d’être perdus dans la marée humaine, d’être niés ; tout s’arrête dès que l’ensemble confus informe ou protéiforme se structure.
Le groupe qui devient troupe se met ipso facto au service d’un fantasme de toute-puissance qui l’exalte et lui fournit le désir de le voir se réaliser ; l’évènement politique du moment suffira à déclencher le processus qui, en retour, réinventera jusqu’au chef charismatique qui n’ a plus d’autre recours que de mettre tout le monde en route ; les grandes invasions des Cimbres et des Teutons arrêtées par Marius à la bataille de Verceil en sont une parfaite illustration et, plus près de nous, l’envahissement des Sudètes par Hitler, puis celui de la Pologne puis de la Belgique, jusqu’à ce que l’immense appareillage de la deuxième guerre mondiale se déclenche dans un tragique retour à la réalité. Dans cette liesse, cette lune de miel du groupe avec son chef, tout semble permis à celui-ci ; il est auréolé du fantasme de toute-puissance que lui délègue le groupe ; il devient charismatique ; il est aimé des dieux ; un pas de plus et le voilà divinisé comme un empereur ou le fils du ciel, l’empereur de Chine.
Rappelons-nous Hitler remplaçant le “guten morgen “ ou le “Kruss Got “ par le “Heil Hitler “ au titre de salut individuel et collectif. Il est le salvateur qui pense à tout et ne dort jamais ; il permet à tous de s’en remettre à lui de tout et pour tout, de jouir ainsi d’un sentiment collectif de paix et de force : “Ein Reich, ein Volk, ein Fürher “.
Les dépressifs, les angoissés voient leurs maux pansés magiquement par cette séductrice harmonie. Le fantasme collectif de toute-puissance, d’immortalité pour le chef aimé, provient du fait que chaque individu lui délègue sa certitude naïve d’immortalité personnelle. Il est la dénégation vivante et permanente du tragique destin de l’homme qui est d’être mortel. Ce même chef, à l’occasion de certaines de ses manquements ou même sans raisons apparentes, peut brutalement se voir refuser la confiance de ses troupes, se faire apparemment chahuter et ce au travers de jeux de l’inconscient collectif qui tiennent au déferlement profond extrêmement brutal de la défiance, du mépris ou de la dérision. A la base, ce que l’on appelle du terme banalisant de racontards, c’est-à-dire justement une série de fantasmes dont la vérité objective importe peu : “il est pédé “, “il est vendu “, “c’est un traître “, etc… etc… L’origine du bruit chuchoté est toujours difficile à déterminer, la boutade de l’un ou de l’autre soudain prise au sérieux par la collectivité s’enracine dans la connivence ; le groupe “sait “ et cette vérité subjective a force de certitude : “vox populi, vox Dei “.
Le fantasme collectif se renforcera de la dénégation de la victime : “il nie, donc c’est vrai “.
Le même processus peut d’ailleurs atteindre un autre membre du groupe que le chef et l’on verra progressivement des hiérarchies secondes s’établir, des rôles se fixer sur tel ou tel, le premier de la classe, le pitre, le chahuteur ; ici les fantasmes individuels se fondent dans ces rôles interférant avec les besoins du groupe. Ainsi un vaste imaginaire collectif répartit au mieux de chacun selon l’importance et la disponibilité des structures le matériau qui servira à fabriquer le grand psychodrame collectif au sien duquel se déroulent les petits psychodrames individuels.
Ainsi fantasmes collectifs de construction et fantasmes collectifs de destruction se jouent en permanence au niveau de toutes les structures collectives aussi bien qu’individuelles.

Quel peut bien être le bon usage de ces fantasmes collectifs ?
L’histoire des idées peut nous aider à répondre à cette question. En effet, de la même manière que pour un individu, la société mature en son sein des images qui se vivent au travers de longues périodes de temps sous la forme de rêveries vagues débouchant sur des actions individuelles ou collectives dont le sens n’est pas clair. On peut évoquer, par exemple, les diverses jacqueries qui éclatèrent sous l’Ancien Régime et qui témoignaient d’une souffrance, d’une insatisfaction floue ; jusqu’au moment où de fantasmes collectifs en fantasmes collectifs, va déferler la Révolution Française et l’instauration d’un autre système de valeurs.
Les fantasmes de révoltes paysannes puis citadines se concrétisent soudain selon un appareillage beaucoup plus savant et font basculer l’ordre ancien. Bien sûr il n’est pas ici question de dénier la maturation intellectuelle que Voltaire, Rousseau, les Encyclopédistes (Diderot, d’Alembert) vont précipiter ; mais le levain qui fermente dans la pâte de cette révolution bourgeoise ne s’arrête pas là et tout le XIXème siècle aussi bien que le début du XXème vont être parcourus par les grands fantasmes collectifs qui vont même réussir à prendre le pouvoir dans le sang et les larmes à travers les soixante dix ans de “dictature du prolétariat “ inaugurés par Lénine, Trotsky et consorts. Les fantasmes s’inscrivent dans les chants révolutionnaires comme la Marseillaise, le Chant du Départ ou, plus tard, l’Internationale, le Chant des Partisans. Des mots slogans comme “liberté, égalité, fraternité “ ou bien encore : “prolétaires de tous les pays, unissez-vous “ nous montrent leur puissance ahurissante.
Pour conclure au moins provisoirement j’ai envie de dire que le fantasme, qu’il soit collectif ou individuel, surgit dans l’être sous une forme vague, floue, mais qui force aussi bien l’individu que le groupe social à s’interroger sur sa nature. Il est mouvance en profondeur, cri indistinct, souffrance qui lentement enfante des images.
Celles-ci peuvent éclairer le passé : ce sont les mythes fondateurs de familles illustres auxquels les dieux et les déesses ont souri en leur fournissant comme ancêtres des demi-dieux qui charrient dans leur sang le signe de leur alliance prestigieuse.
Ce sont aussi les cosmogonies auxquelles ces familles seront reliées, comme nous le montre Hésiode. Actuellement nous retrouverons ce désir de cosmogonie chez les nouveaux physiciens qui, à l’exemple de David Boehm, Fritjof Capra, Régis Dutheil, nous brossent des tableaux saisissants de ce début du monde que fut le big-bang et nous amènent à nous interroger sur le passage du non-espace/non-temps, alias éternel présent, à cette bulle d’espace-temps qui nous conduit à notre prosaïque présence sur cette terre. Mais ce surgissement de découvertes par le fantasme a des applications beaucoup plus concrètes encore comme, par exemple, le célèbre rêve d’Auguste Kékulé qui, épuisé après des nuits de travail pour chercher la formule du benzène, s’endort et se réveille soudain en visualisant un hexagone qui permet de placer les trois doubles liaisons équilibrant “magiquement “ le cycle
C6H6
Avec ses six carbones tétravalents et ses six hydrogènes monovalents.
Tous les modèles psychanalytiques du type “inconscient – préconsient - conscient “- première topique – ou “ça – moi- surmoi “ – deuxième topique – etc… sont issus de ces mêmes nuits d’Idumée où des muses bienveillantes tendent de nuit au poète, au savant ou à l’artiste, la solution miraculeuse qu’il a en vain cherchée par la voie claire du jour. Mais cet acte majeur qui surgit ainsi des profondeurs comme d’une “bouche invisible et sombre “, dira Victor Hugo (Nuits d’hiver), fera la fortune de la voyante, des magiciens, sorciers, shamans et goètes, que ce soit la petite voyance qui intéresse tout un peuple, à partir de l’oracle de Delphes, des prophètes hébreux ou bien jusqu’à saint Jean à Pathmos lançant l’Apocalypse à l’assaut de nos deux mille ans de foi tiédasse et assoupie.
Que ce soit le trépied sacré suspendu au-dessus de la crevasse d’où s’échappent les vapeurs qui déclenchent les vapeurs qui déclenchent la transe ou bien le tarot ou la boule de cristal ou bien encore la géomancie, c’est bien un fantasme que le consultant sollicite, fantasme obscur qui ne prendra sens que lorsque l’évènement l’aura directement éclairé.
Fantasmes pour agir
Les grandes utopies qui mènent le monde ont ainsi fermenté dans le jeu subtil des corps avant de s’élancer à la conquête de l’humanité, depuis les pratiques péripatéticiennes de Platon accouchant ainsi de sa République, en passant par le Contrat Social mis au monde par Rousseau au travers de ses “rêveries d’un promeneur solitaire“, jusqu’aux sanglantes exaltations léninistes et aux cérémonies hitlériennes où se secrètera la “solution finale “. Nos utopies actuelles New-Age ou ère du Verseau ne sont-elles pas grosses de semblables menées ? On peut en déduire qu’il faut, pour accoucher d’un fantasme, un passage de turbulence ; en cassant les systèmes stationnaires qui protègent généralement nos vies quotidiennes des convulsions tant individuelles que collectives, il perm²et son émergence ; si les pulsions peuvent introduire dans les mécanismes décisionnels qui leur échappent un “cheval de Troie “ dont le mystère apparent permet de déjouer l’idéal du moi et à la réalisation du soi de s’accomplir à l’abri, trompant ainsi la perspicacité et la vigilance du chien de garde social qui nous aboie aux chausses avec ses “t’as pas honte “, les censures quoi nous enserrent peuvent, semble-t-il, céder ; un des moyens les plus efficaces que la société ait découvert pour faire avorter les fantasmes est de commercialiser à grande échelle la drogue douce ou dure pour faire éclore le mécanisme fantasmatique et en même temps en ruiner par avance le danger ; en cassant par la drogue elle-même la capacité du processus à aller jusqu’au bout de sa symbolisation, il détériore gravement le consommateur qui y perd toute crédibilité et même toute envie de sortir la parenthèse.
D’une manière peut-être plus subtile, on peut dire que la consommation massive de fantasmes de violences livrés à dose individuelle par le biais du cinéma, de la télévision, des pièces de théâtre, des livres de série noire et d’espionnage, constitue un formidable appareil à décharger la violence de la collectivité, à la traire à son insu des bouillonnements qui risquent d’être trop dangereux pour son équilibre. Cette banque du fantasme est un outil de choix entre les mains des médias, ce qui explique comment les conditions aberrantes d’existence qui sont les nôtres dans les sociétés dites civilisées peuvent y être supportées sans de trop grandes secousses. Toute œuvre littéraire ou artistique (peinture, sculpture, architecture, musique) est à sa manière un système à sublimer la violence en la transformant en œuvre d’art.
Qu’ils soient oraux – boulimies et anorexies, cachant les cannibalismes et les vampirismes – qu’ils soient anaux, avec leur versant sadique ou masochiste, qu’ils soient génitaux, avec leurs composantes homo ou hétérosexuelles, les fantasmes choisissent toujours un mécanisme secret beaucoup plus riche et chargé de sens que ce que la machine obsessionnelle qui les recueille et les fait fonctionner n’en peut extraire. C’est bien là que se lyse finalement en tentatives absurdes et parfois grotesques le champ de forces qui tente de se frayer passage à travers ces chicanes. L’ordre apollinien reprendra dans ses grandes architectures ce que la tentative dyonisiaque de percée, au travers même de l’absurde, tente d’établir comme tête de pont du futur. Au surréalisme, au tachisme, succèdera l’hyper-réalisme américain ou russe.
Au travers de tout ce que je viens d’exprimer, une évidence m’apparaît ; évidence que j’ai sans doute tenté d’exprimer bien des fois dans ce texte, mais qu’il me faut hurler encore bien que je sache que je risque fort de ne pas être entendu, car le “petit moi jacasseur “, le gestionnaire que nous avons tous en nous ne “l’entend pas “ de la sorte : quand l’être humain sent ses corps caverneux (pénis ou clitoris) se remplir de sang et devenir turgides, il ne le commande pas : ça bande en lui à son su ou à son insu ; quand des fantasmes déferlent dans sa tête et que ceux-ci soutiennent de leurs images les mécanismes physiologiques de l’érection, l’être humain peut tenter de s’y opposer ou bien de s’y complaire.
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