BIBLIOSCOPE

 

1. Jacques DERRIDA :                    Le toucher, Jean-Luc Nancy

                   Galilée , 2000

                   Illustré par Hantai

L'écriture ne serait-elle pas à la pensée ce que le toucher est au Sensible, où page blanche et peau s'offrent comme un palimpseste, une étendue prête à accueillir en surface l'événement du présent tout en recueillant en son épaisseur le mystère du temps. La parole comme la peau, la pensée comme la main ne s'entrelacent-elles pas en un rythme qui n'a de cesse que de  nous toucher. Un toucher-éveil qui ne vise en nous que l'Irréductible : l'Être.

Le psychologue que je suis et auquel je m'adresse n'est-il pas sinon dépositaire du moins le berger de la yuch. Cette Psyche que Freud qualifie d' ausgedehnt[1], d'étendue, une étendue qui ne s'anime qu'au sein de la présence. Le psychologue ne peut être indifférent à la dynamique haptique qui sous-tend l'homme. En effet, intentionnellement ou non, directement ou indirectement, non seulement, il touche et est touché comme tout homme, mais, en tant que psychologue, il interroge aussi le fondement même de la nécessité haptique.

Si le toucher fonde la relation et dès lors intéresse tout particulièrement la psychologie, sa littérature, son exégèse reste néanmoins bien réservée dans un monde où l'élan scriptural est pourtant si débridé. Peu d'ouvrages sont consacrés au toucher,  quelques fois un chapitre, plus souvent quelques lignes. Jacques Derrida, philosophe, comble cette lacune par une véritable  gigantomacia non seulement peri thV  ousiaV comme celle de platon, mais aussi peri thV ousiaV thV afhV: un combat de géant à propos de l'être, de l'essence du toucher.

A l'origine -1992 - , Derrida est sollicité pour participer à un numéro spécial d'une revue anglo-saxonne qui se veut un hommage international à l'œuvre de Jean-Luc Nancy. Retravaillé et prolongé par des tangentes, cette article deviendra le livre que je vous présente aujourd'hui. Celui-ci s'articule en trois parties.

 

·        La première, l'article lui-même "Ceci est - de l'autre"  est une suite d'Atolls qui circonscrivent le paysage Nancéien. "Psyche",  "Espacement", " Ceci est mon corps", "L'intouchable ou le voeu d'abstinence", " Tendre", "Rien à voir, il n'y a pas le toucher", autant d'îlots qui découpent une pensée en idées phares nous permettant d'articuler la nôtre et d'offrir à l'haptique ses lettres de noblesse.

·        La deuxième, les tangentes, - "une tangente touche une ligne ou une surface. Mais sans la couper, sans véritable intersection, dans une sorte de pertinence impertinente . Elle ne touche qu'en un point"[2] - traversent magistralement sans déchirer les textes de ceux qui comme lui se sont essayés à toucher de mots la dimension haptique :Berkeley, Maine de Biran, Ravaisson, Husserl, Bergson, Deleuze, Merleau-Ponty, Franck et Chrétien. A la lumière de la pensée Nancéienne, il souligne les accords tacites, les divergences formulées, les détours de tous ces penseurs qui, in fine, nous posent silencieusement cette question : " Le sens du toucher ne doit-il pas nous toucher, pour que quelque choses arrive enfin, un événement."[3]

·        La troisième " Ponctuations : "et toi" " se demande : "comment passer de "le toucher" à "te toucher" ? Toi ? "[4]

Il conclut sans conclure par un post-scriptum "Salve" où il réalise un saut vertigineux de la technologie haptique du virtuel au baiser :"une caresse dont on ne sait plus si elle fait le bien ou le mal...et que cela soit un imprésentable salut qui d'avance renonce, comme il se doit être un salut digne de ce non, au Salut."[5]

Ne nous enfonçons pas la tête dans le sable. La philosophie reste une terre aride, voire inhospitalière pour le psychologue que nous sommes. Sans bagage aucun, dépourvu de toute initiation, ce livre paraîtra bien vite abscons. La prolixité derridienne , la tournure ésotérique propre à la philosophie et les références multiples non pas tant à des auteurs mais à des pensées très complexes telle celle de la phénoménologie épuiseront bien vite nos meilleures intentions. De livre, il deviendra un bibelot dans notre bibliothèque. Pourtant, il mérite la patience, l'effort sans acharnement , une écoute, une présence. Il espère pouvoir vous toucher en esquisses, chaque jour différemment.

Résumer ce livre est impossible tant il est riche et dense. Je vous propose donc simplement  certains fils rouges qui pourraient aiguiser votre intérêt.

Derrida ouvre le feu en citant les apories du toucher soulignées par un auteur qui sera le primum movens de la plupart des penseurs cités : Aristote et son "Peri Psykhès" ou " De anima" .   Celui-ci en retient quatre :

1.   Savoir s'il y a plusieurs sens du toucher ou un seul et quel est l'organe propre de la faculté tactile ?

2.   Quel est le sensible unique sous-jacent ?

3.   Les milieux où se propagent les divers mouvements qui provoquent les sensations pour les sens autres que le toucher sont séparés du corps. Dans le cas du toucher, ce point demeure obscur

4.   Les choses sont-elles toutes perçues de la même manière ou les unes d'une façon et les autres d'une autre... le goût et le toucher s'exerceraient par contact et les autres à distance. [6]

"Dans les trois textes de Nancy, tout commence par l'étendue. L'étendue serait l'essence, la substance ou l'attribut essentiel de telle âme répondant au nom propre de Psyché. "Etendue", "Psyche" "repose" endormie ou comme morte devant Eros qui la contemple. Apparemment sans la toucher. Peut-on imaginer une étendue qui ne se touche pas ? Se figurer une étendue intouchable? Psyche l'intouchable, l'intacte a un corps, certes, elle est un corps, mais intangible... Veillant sur elle, ne sachant d'elle qu'une chose, à savoir qu'elle n'en sait rien, ils cherchent comme nous, à penser au sujet du sujet et autour de psyché, et à penser ce que toucher veut dire. Mais toucher, c'est ce qu'ils ne font pas car ils pensent, et ils pensent, voilà leur postulat, que pour penser le toucher, la pensée du toucher ne doit pas toucher... Penser le touché en touchant à l'intouchable... La psyché d'Aristote est certes impassible, comme celle de Nancy, et insensible, indifférente à la souffrance... C'est aussi le moment de la mort, mais ici d'une mort qui n'arrive pas... Or la Psyche de Nancy se voit traitée comme une morte."[7]

Mise en bouche audacieuse qui donne le ton et renvoie dès le deuxième chapitre à la bouche elle-même, siège de l'oralité. Mais "avant le stade oral, s'ouvrirait la bouche du cri, la bouche fermée sur le sein. "[8] Cette même bouche qui se détache du sein, interrompant le contact pour "parler-penser"[9] Derrida cite Nancy : " Ce qui s'y passe, c'est que l'égo s'y espace. "Espacer, cela apporte le libre, l'ouvert, le spacieux, pour un établissement et une demeure de l'homme" (Heidegger). Mais l'homme est cela qui s'espace et qui peut-être jamais ne demeure ailleurs qu'en cet espacement, dans l'aréalité de la bouche." [10]. Et de développer ainsi la notion de l'espacement et de la liberté, d'une étendue non empirique, de l'étendue incommensurable de la pensée (ouverture de la bouche). Après quelques détours qui passent par Descartes s'instaure enfin le passage au "Je se touche"[11], l'auto-affection dans sa figure tactile qui débouche sur le certain Herzgefül de Husserl.

Le "se toucher" mène Nancy et Derrida à analyser cette manière de se toucher sans se toucher ou de "se toucher en interrompant le contact" , une attitude que Nancy résume en quelque mots : "la syncope du contact".

De Kant à Husserl, le livre nous dévoile sa tradition haptocentrique où "le sens du toucher a son lieu propre au bout des doigts."[12]

Sans lui donner la parole, Nancy ne quitte pas pour autant le sillage d'Aristote. Le toucher s'avère chez l'un comme chez l'autre primordial. " Le sens du toucher est nécessairement le seul dont la privation entraîne la mort des animaux...Le toucher fait exception parmi les sens, car il a pour objet plus d'une qualité, en vérité, potentiellement toutes les qualités sensibles. Inversement, l'animal meurt aussi lorsque l'intensité excessive du toucher le touche."[13 

S'ensuit l'objet du toucher dans "le monde se touche lui-même". " Il se touche pour  devenir monde, certes, mais aussi pour sortir de lui-même. Il touche quelque chose en lui-même. Mais ce quelque chose n'est pas une chose et cet en soi n'est plus une intériorité."[14]

Nous ne pourrions ainsi continuer à détailler toute l'analyse derridiennne. Retenons simplement quelques passages comme amers : " Le tact touche à l'origine de la loi"[15] , "le tact commande de ne pas tendre, ni de se saisir sans trembler, tact de ne pas prendre ce qu'on prend, tact au delà du contact"[16], " dans la caresse, cet événement nous affecte avant et malgré toute possibilité et tout pouvoir, toute légitimité d'un je peux et même d'un je sais" [17], "la caresse ne vise ni une personne, ni une chose. Elle se perd dans un être"[18].

Autre amer, celui de la vérité et du toucher, de l'intuition et de la présence. "Le toucher livre d'abord la présence"[19], celui de la hiérarchisation qui soumet comme Bergson " la vision au contact"[20]

Que dire des tangentes si ce n'est qu'elles mettent en scène le corps. En effet, "la question du toucher appartient de plein droit à l'histoire du corps et de mon corps"[21] Qu'elles soulignent que "le toucher signifie l'être-au-monde" pour un  vivant fini. Il n'y a pas de monde sans toucher"[22] Qu'elles nous ouvrent un horizon où s'articulent des concepts fondamentaux tels que l'archi-facticité, l'intouchabilité, la chair, le corps propre, l'apprésentation intropathique, l'ici originaire, la non-coïncidence, le contact de soi à soi qui précède le temps, l'entrelacs, la contingence, la réflexivité et la transitivité du toucher, la distinction entre médiat et immédiat du toucher humain ou divin.

Lecture difficile, exigeante qui demande une implication et  une réflexion continue. Un livre qui se dépose auprès de soi, dans l'alcôve de sa pensée. Un livre qui tel un éventail s'ouvre à la fois sur la multiplicité et l'unicité des pensées tantôt superposées, tantôt juxtaposées. Un livre qui ne peut nous laisser indifférent , un livre, donc, qui nous touche tantôt comme une brise, une caresse, tantôt comme une lame de fond qui nous arrache de notre quiétude, de notre suffisance pour nous laisser en suspens dans le doute, dans le vertige de notre propre abîme: le sans-fond… d’aucuns aimeraient toucher.

Notre centre de Daseinsanalyse, lors de ses soirées lectures du premier mardi du mois, consacrera cinq rencontres de octobre à février, à l'approche phénoménologique du toucher. Pour tout renseignement : Ado Huygens, 075/71.41.20.


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[1] :  Psyche ist ausgedehnt : weiss nichts davon. Freud cité par Derrida, page 21.  La Psyche est étendue mais elle n'en sait rien.

[2] :  Page 151
[3] :  Page 157
[4] :  Page 299
[5] :  Page 348
[6] :  Page 15
[7] :  de la page 22 à 31
[8] :  Page 34
[9] :  Ibidem
[10] : Ibidem
[11] : Page 48
[12] :  Page 55
[13] :  Page 61
[14] :  Page 67
[15] :  Page 82
[16] :  Page 91
[17] :  Page 94
[18] :  Lévinas, Page 103
[19] :  Page 139
[20] :  Page 141
[21] :  Page 159
[22] :  Page 161