Réflexion sur l'affectivité

 

 

CENTRE ET ECOLE BELGE DE DASEINSANALYSE

Directeur : Ado HUYGENS

SEMINAIRE : “  Prolégomènes pour une phénoménologie de l’affectivité ”

Première étape : lecture de ce texte de Marc RICHIR

Extrait de l’encyclopédie Universalis.

1.       Dans la mesure où elle doit méthodologiquement se tenir dans une situation de mise hors circuit (épochè ) de toute téléologie d’ordre éthique, une phénoménologie de l’affectivité ne sera conséquente que si elle traite de front la problématique dans sa teneur classique et les pathologies que l’on a mises jusqu’ici sur le compte du “mental”. Deux voies semblent s’ébaucher pour un tel traitement: le premier consiste à reposer, dans la ligne de Husserl et de Merleau-Ponty, le problème de la Befindlichkeit  heideggérienne comme Befindlichkeit  incarnée, et la seconde consiste corrélativement à prolonger dans le champ de la phénoménologie la voie toute nouvelle qui a été proposée par Henri Maldiney, pour la compréhension des psychoses, avec son concept de “transpassibilité”.

2.       Selon la première perspective, l’incarnation de l’affectivité – qui fait écho, à sa manière, en son énigme, à ce que Descartes pensait comme l’énigme de l’union substantielle et cependant contingente (factice) de l’âme et du corps – signifie tout à la fois, d’une part que le corps-de-chair (Leib ), distinct du “corps objectif” (Körper ), est un être-au-monde, pris dans sa chair à l’existentialité du Dasein  (Merleau-Ponty), et qu’en ce sens il n’y a pas de Stimmung  qui ne soit du même coup Stimmung  incarnée ou Stimmung  de chair, et d’autre part que, prise de la sorte à l’existentialité de l’être-au-monde, l’affectivité est aussi prise au champ “intersubjectif” ou “interfacticiel” du Mit-sein , c’est-à-dire, dans son “expression”, au langage comme temporalisation-spatialisation de sens (M. Richir). Cela signifie donc, contrairement à l’“hyperbole métaphysique” de Michel Henry, que l’affectivité est généralement à distance de soi , originairement divisée entre ce qui lui paraît comme son intériorité (ou son immanence: M. Henry) et ce qui d’elle est toujours déjà exposé au dehors, en tant que porteur de sens. Ce n’est pas seulement, en effet, “mon” affectivité que je saisis immédiatement, mais aussi celle des autres, et la réciproque est tout aussi vraie. Sans que cela veuille dire que l’affectivité ait une portée “cognitive” – encore que, comme l’a remarqué Heidegger, la theôria  soit portée par la Stimmung  du calme ou de la paix “contemplative” –, cela veut dire néanmoins que le mode de temporalisation de l’affectivité – indissociable de son mode spatialisation tout aussi originaire dans le Leib  que j’aperçois comme le mien ou celui des autres – n’est pas à comprendre exclusivement “au passé” originaire, mais aussi dans la présence d’un sens se faisant – et ne se faisant pas nécessairement dans une énonciation linguistique. Or cette perspective communique avec la seconde, celle de Henri Maldiney, si l’on remarque que l’irruption de l’affectivité dans une situation a toujours, en tant que telle, la signification d’un événement , c’est-à-dire de l’inattendu, et que la distance de l’affectivité par rapport à elle-même, requise par son incarnation, signifie non pas que l’affectivité puisse s’autoaffecter circulairement elle-même dans ce qui serait son immanence métaphysique, mais s’accueillir elle-même dans son étrangeté, par-delà ce qui la rend possible à ce qu’elle semble avoir toujours été dans son passé ontologique. Cet accueil de soi au-delà de soi: telle est la transpassibilité. La dimension “intersubjective” apparaît alors comme dimension “interfacticielle”, celle de la rencontre de facticité de Dasein  à facticité de Dasein , où la Befindlichkeit  comme incarnée n’est pas seulement lieu ontologique-existential du passé, mais encore et surtout lieu de rencontre d’affects qui, avec leur passé mais dans leur irruption, ouvrent au sens (à la présence) transpassible de l’événement – transpassibilité elle-même coextensive d’une transpossibilité excédant originairement les possibilités factices d’exister du Dasein : le réel, dit H. Maldiney, est ce qu’on n’attendait pas.

3.       Il est remarquable que ce soit au fil d’une patiente méditation, étendue sur des dizaines d’années, autour des problèmes posés par les psychoses, que H. Maldiney soit arrivé à sa conception de la transpassibilité – et de la transpossibilité. Celle-ci jette en effet sur les psychoses un jour nouveau: le séisme de la folie, cette véritable “catastrophe” qui survient à certains d’entre nous, et qui, comme tout fait humain fondamental, demeure inexplicable, vient d’un énigmatique court-circuit de la transpassibilité, qui non seulement coupe de la réalité comme de l’inattendu, rend la rencontre interfacticielle impossible, mais encore désincarne le “sujet”, en tant que, fixé à son affectivité sans distance, le Dasein  n’est plus en mesure de s’accueillir lui-même en son incarnation par-delà lui-même (dans la transpassibilité), sinon dans ce qui subsiste de lui dans la “catastrophe”, mais comme “esprit” plus ou moins séparé d’un corps qui semble par là mener sa propre vie, sans que l’“esprit” puisse s’en faire du sens. L’immanence absolue de l’affectivité ou sa temporalisation exclusive au passé correspondent bien, par là, à une pathologie de l’affectivité, à une division “schizophrénique” du Dasein  – sauf que, chez les philosophes, cette pathologie demeure le plus souvent dans la construction imaginaire. L’immanence absolue d’une affectivité qui s’auto-apparaîtrait purement (M. Henry) ne serait pas distincte de ce que, dans Le Cas Suzanne Urban , Binswanger décrit comme l’“horreur nue” du schizophrène ayant à vivre indéfinitivement la vie nue s’écoulant à côté de lui dans un temps suspendu. Et la temporalisation exclusive de la Stimmung  au passé ontologique de la Befindlichkeit  ne permettrait pas de distinguer la “tonalité” de l’angoisse ou de l’ennui profond de la tonalité mélancolique dont elle constituerait juste une sorte d’arrière-fond “métaphysique”. La transpassibilité est accueil d’une “possibilité” qui nous excède, fonde pour nous toute possibilité d’exister, parce qu’elle est, en deçà de tout projet conçu comme projet ontologique, dans et par le Dasein , de ses possibilités d’être (et non pas d’étant) – et celles-ci fussent-elles déjà jetées dans le projet jeté –, transpassibilité de l’accueil non seulement de toute facticité qui nous est étrangère, mais encore de la nôtre, avec leurs modes de temporalisation. Comprise sous l’horizon de la transpassibilité, l’affectivité n’est donc pas seulement le lieu ou le “système” de ce qui affecte, celui-ci désignât-il le soi lui-même, non pas simplement le lieu de ce qui serait censé avoir toujours déjà eu lieu sans avoir eu lieu dans une présence, mais le lieu d’une “susceptibilité” à ce qui, tout en ayant le même caractère, l’excède absolument. Le renfermement de l’affectivité sur elle-même, dans les psychoses où elle paraît se figer, est d’autant plus bouleversant que l’affectivité, comme l’avait déjà pensé Kant, ne vit que de son ouverture originaire à ce qui la transcende – ce pourquoi l’une de ses manifestations privilégiées est sans doute l’art, plus particulièrement la musique et la poésie, dont l’un des caractères est précisément de temporaliser les affects.

4.       Ce n’est donc pas, comme le pensait Heidegger, que la Stimmung  soit muette, c’est qu’elle ne le paraît qu’après coup, une fois qu’a mûri la temporalisation du sens qui s’est amorcée en elle, et où elle continue d’habiter dans les frémissements de l’acte de langage, entre les lignes, les notes musicales ou les mots. Ce n’est que pour les diverses formes de délire psychotique qu’elle continue de se refermer dans l’opacité compacte et irréductible de ce que le délire s’épuise indéfiniment à mettre en sens, dans une fuite en avant qui est comme une effrayante course à l’abîme, tournoyant autour de son foyer inaccessible. Court-circuité par le court-circuit de la transpassibilité comme dimension profonde de l’affectivité, ce foyer est comme le centre absent de la “catastrophe” – dont, par définition, personne n’est maître, et que les Grecs rapportaient au divin. Il y a donc toujours, si l’on se rapporte à l’œuvre de Kant, une dimension sublime dans l’affectivité: mais la rencontre de l’excès auquel elle est originairement ouverte peut aussi bien se retourner en malencontre . Et celui-ci, faut-il à présent expliquer, n’est pas nécessairement celui de la “folie”. Il est le plus souvent celui des “passions” qui, mobilisant les affects, ne se prennent à l’excès que pour en distribuer des figures présentables. En ce sens, pourrait-on dire, les névroses et les perversions sont des “protections contre la folie”, mais à condition de préciser tout aussitôt que ce qui fait tout l’entêtement des passions est déjà le malencontre de ce qu’il y a de sublime dans l’affectivité, en tant que le sublime s’y présente unilatéralement sous la figure du terrifiant, comme l’imminence de la mort, voire de la “catastrophe” psychotique imaginée. Ce ne sont pas tant, comme l’ont pensé Freud et la psychanalyse, le refoulement, la dénégation (névroses) ou le déni (perversions) qui font ces types de pathologies que la “peur” en quelque sorte “panique”, originaire et existentiale-ontologique (en un sens hyper ou quasi heideggérien), de l’excès qui transparaît dans l’affectivité comme transpassible.

5.       Pour le comprendre, il faut en revenir là où l’on avait commencé: il n’y a pas d’“affect”, ni de “passion” qui ne soient, dans toute culture, codés symboliquement, pris dans un réseau de détermination symboliques, aveugles dans la mesure où le plus généralement c’est depuis eux que l’on pense sans en avoir décidé nulle part, et non pas en deçà d’eux, dans ce qui apparaîtrait comme la liberté (illusoire) de la décision de penser. C’est dire que, sans que cela aille nécessairement jusqu’à des taxinomies explicites, la “prise” interfacticielle de l’affectivité est toujours indissociable, dans une culture donnée, des significations qu’on leur accorde, de valorisations et/ou de dévalorisations, et que leur absence d’origine causale, du point de vue phénoménologique, est redoublée par leur absence d’origine causale, du point de vue symbolique. Dans ce contexte, l’excès qu’il y a dans l’affect, mais aussi, quoique autrement, dans la passion, peut, selon les cas, être recodé comme le même – excès du corps, excès des dieux, etc. –, ou être différencié, avec une confusion ou une distinction corrélatives des affects et des passions, et l’effet coextensif que la sagesse ne peut être atteinte que dans l’ataraxie ou dans l’ouverture des affects à ce qui les excède. Dans les deux cas, cependant, l’excès, qui l’est toujours par rapport à la commune mesure ou un commun logos , paraît comme effrayant, en tant que menaçant l’ordre institué des êtres et des choses, et porteur, en ce sens, quels que soient ses recodages symboliques multiples, d’un “moment” sublime.

6.       Mais ce “moment” peut être “négatif” (malencontre) ou “positif” (rencontre), l’effroi appréhendé comme une menace unilatérale de mort ou comme une “transpassibilité” au dépassement. Dans le premier cas, comme le montrent les “faits” psychopathologiques mis en évidence par la psychanalyse, l’affectivité, comprise en son sens le plus large, est plus ou moins bien “disciplinée” en étant redistribuée dans des recodages symboliques dont l’énigme est qu’ils sont inconscients, au fil d’une économie qui est “économie de la mort” (Freud) aux deux sens du génitif: canalisée ou polarisée par les “passions”, l’affectivité apparaît simultanément, tel est le paradoxe, comme cela même qui doit être l’“esclave” de toutes les ruses qu’il y a dans les “passions”, et comme cela même qui s’asservit toute mesure et tout logos  par leur intermédiaire. Il y a dans les “passions” comprises en ce sens – et qui ne sont pas sans évoquer ce que la tradition juive et la tradition chrétienne nomment le “péché” – une sorte de servitude symbolique, qui est servitude volontaire, à l’excès en tant qu’il est représenté comme l’origine à l’égard de laquelle tout le “sujet”, mais aussi tout le Dasein , est originairement en dette: mieux vaut cette servitude que la rencontre de la mort et la catastrophe. Mieux vaut même, s’il le faut, mourir empiriquement pour sa “passion” que mourir symboliquement – à savoir que disparaître comme être symboliquement identifiable qui n’est censé tenir son identité que de l’ordre symbolique existant, c’est-à-dire aussi de soi-même en tant qu’identité reconnaissable. Dans cette configuration, aucun rôle spécifique n’est reconnu à l’affectivité qui n’est jamais qu’un mode déguisé des “passions”: le soupçon, porté à son maximum sur l’“authenticité des affects”, conduit, à travers leur relativisation intégrale, qui est du même coup celle de la mesure et du logos , non seulement à la corruption des mœurs d’une société, mais aussi à la corruption politique – puisque quitter une servitude ne peut être qu’entrer dans une autre, ce que Platon, déjà, avait fort justement marqué.

7.       Dans le second cas, celui du “moment positivement sublime”, l’effroi porté par l’excès porte à son tour à une traversée de l’affectivité par elle-même à travers son écart originaire, au fil de cela même que Maldiney nomme “transpassibilité”: le sentiment kantien du sublime est à la fois “sensible” et “spirituel”, ce qui signifie que, dans le transparaître – le paraître au travers – de l’excès, l’affectivité est transpassible à ce qui l’excède absolument. Ce qui signifie aussi que la traversée qui s’y effectue est traversée de l’ordre symbolique et de la mort symbolique au symbolique, exhaustion ou dépassement en lequel vacille l’ordre institué pour être réélaboré autrement, de manière à ce que le Dasein  y soit non pas simplement assigné à sa condition finie, mais accueilli dans l’indétermination relativement innocente de sa liberté, c’est-à-dire ouvert, non pas simplement à sa “propre” immanence (Heidegger), mais aux facticités autres des autres et à la facticité en général et indéterminée de ce qui l’excède absolument. Or l’ouverture de l’affectivité à ce qui la dépasse absolument est “la vie même”, non pas en tant que vie animale et encore moins biologique, mais en tant que vie proprement humaine, dans son énigme, et loin que l’affectivité soit quelque lieu de paisible et absolue transparence du sensible au suprasensible – dans ce qui serait une confusion les dissipant tous deux en nuées de pure lumière, ce qui a été, dans une certaine mesure, une idéologie “romantique” (R. Legros) –, elle est au contraire ce qui ouvre, dans les abîmes de ses obscurités, à la transcendance de l’excès comme abîme – comme énigme irréductible, que toute culture, à sa manière, a rencontrée, c’est-à-dire élaborée sans pouvoir la “résoudre”: dans les mythes, les mythologies, la tragédie, la philosophie, mais aussi dans les traditions religieuses. Sans doute tout cela est-il difficile à admettre pour notre époque excessivement matérialiste (dont témoignent aussi, et peut-être surtout, ses superstitions les plus irrationnelles), relativiste et nihiliste, où la confusion semble être à son comble entre “affects” et “passions”, dans une complaisance narcissique en réalité très agonistique. “Reconnaître” l’affectivité n’est pas s’abandonner avec plus ou moins de ruses à “l’expérience irrationnelle d’un voyage subjectif”, mais éprouver du dedans une traversée qui, pour porter ailleurs, n’en rouvre pas moins à la juste appréhension de la mesure et du logos . Certes, la traversée n’est pas sans risque, et chacun y fait plutôt ce qu’il peut que ce qu’il veut, mais précisément c’est là seulement qu’il peut savoir ce qu’il peut, comme c’est là aussi qu’il peut mourir, de mort lente et inexorablement administrée, d’avoir peur de courir le risque. C’est en ce sens, peut-être, qu’il y a encore une “vérité” dans l’injonction de Nietzsche de prendre le “corps” (c’est-à-dire l’affectivité) comme “fil conducteur”. Il y va en effet de l’énigme de notre vie comme incarnation, à l’écart de toute domination ou de tout asservissement volontaires.

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