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ABUS SEXUELS A L'ÉGARD DES ENFANTS ET ADOLESCENTS I- INTRODUCTION Depuis
quelques années, en France (mais avec un certain retard par rapport aux
Etats-Unis ou au Canada), l'opinion prend de plus en plus conscience du problème
des jeunes victimes de violences ou d'abus sexuels. La campagne nationale de
sensibilisation et de prévention sur ce thème, lancée en 1988, la création
d'un service d'accueil téléphonique national numéro, la loi de Juillet 1989
qui engage la responsabilité du Conseil Général de chaque département dans
ce domaine et la mise en place d'un programme de formation spécifique des différents
professionnels concernés, ont tous assez largement contribué à ce mouvement. Il
y a encore peu de temps, à propos des abus sexuels chez les jeunes mineurs, il
était volontiers entendu qu'ils étaient non seulement relativement rares, mais
surtout perpétrés à l'encontre d'adolescent(e)s. Il est vrai qu'environ la
moitié des femmes violées, dans les statistiques, sont des adolescentes, et
que cette proportion affligeante mérite d'être bien connue. Mais il a bien
fallu admettre que beaucoup d'enfants très jeunes étaient également victimes,
y compris des bébés, et dans des scénarios le plus souvent de type
incestueux. Enfin, le voile s'est également progressivement levé sur le caractère
souvent désastreux des conséquences des abus sexuels (extra ou intrafamiliaux)
pour les victimes, conséquences jusqu'alors volontiers méconnues ou occultées. II-
GENERALITES En
1989, une enquête effectuée en Rhône-Alpes, auprès de plus de 1000 personnes
âgées de 18 à 60 ans, nous apprenait que 6,2% des personnes interrogées déclarent
avoir été victimes d'abus sexuels avant leur majorité (deux femmes pour un
homme). La moitié de ces abus avaient concerné des enfants non pubères. Dans
deux cas sur trois, l'abuseur était familier de l'enfant. Enfin, seul le tiers
des personnes abusées avaient réussi à signaler ces abus auprès de la
Police, de la Justice ou du Corps médical. Les
abus sexuels sont exemplaires de situations qui dérangent et qui
n'appartiennent en propre à aucune discipline, bien qu'elles puissent en
mobiliser un bon nombre, médecine y compris. Mais aucune discipline prise isolément
ne peut prétendre prendre exclusivement en charge cette problématique.
Celle-ci réclame la collaboration de toutes les compétences concernées.
Enfin, de par leur caractère extrêmement mobilisateur au plan émotionnel, les
violences sexuelles sur les enfants imposent de la part de chaque intervenant un
certain recul critique vis-à-vis de ces attitudes et de ses pratiques
ordinaires. Il est en effet utile de bien insister sur trois points : 1)
s'il y a tabou sur les violences sexuelles, c'est surtout un tabou qui interdit
d'en parler 2)
le premier temps d'un travail véritablement professionnel avec les victimes,
c'est de faire en sorte que leur réalité sorte du silence ou secret qui les
occulte, et donc être prêt à les entendre et à les recevoir. 3)
Prétendre traiter seul, ou isolément, un abus sexuel est non seulement
dommageable mais bien souvent illusoire. Chaque intervenant doit non seulement
bien connaître les limites de son rôle et les démagogies parfois différentes
des intervenants des autres disciplines, avec lesquels il doit apprendre à
travailler. Ainsi, pour le médecin, il s'agit de toujours savoir travailler en
liaison avec les intervenants sociaux, policiers ou judiciaires, pour ne citer
que les principaux. III-
EXEMPLES DE SITUATION CLINIQUE Les
exemples décrits ici sont volontairement sommaires et sont loin de recouvrir
tous les scénarios possibles. Ils n'ont pour but que de sensibiliser le lecteur
à la problématique des abus sexuels, de stimuler ses questionnements quant aux
conduites médicales appropriées et de nourrir son intérêt à en savoir plus
dans ce domaine, dans l'intérêt des victimes elles-mêmes. 1)
Un jeune garçon de 10 ans vous est amené en consultation urgente. Deux agents
de la police l'accompagnent, avec réquisition d'un officier de Police
judiciaire. Les deux parents sont également présents. Ce garçon a raconté à
sa mère avoir été victime d'une agression sexuelle par un homme d'une
trentaine d'années. La plainte est de la veille et(l'agression remonte à 15
jours. 2)
Une adolescente de 14 ans consulte pour des malaises à répétition de type
lipothymies-spasmophilie. Sa mère l'accompagne. Lorsque vous la voyez en tête-à-tête,
la jeune fille vous parle également de sommeil difficile et même d'idées
suicidaires. Elle finit par vous parler de son beau-père "qui ne l'aime
pas beaucoup", puis enfin vous raconte que depuis 5 ans, celui-ci la
sollicite sexuellement et a "couché" avec elle à plusieurs reprises.
Elle est très embarrassée et ne sait pas trop ce qu'elle attend de vous. La
dernière fois remonte à 6 mois. Elle a menacé le beau-père de tout dire à
sa mère s'il recommençait. Vous connaissez cette famille. 3)
Madame X., que vous connaissez, vient vous voir et vous demande d'établir un
certificat qui attesterait que sa fille, âgée de 4 ans, est victime d'abus
sexuels de la part de son père nourricier, Monsieur Y. Madame X. a trois
enfants, tous placés. Sa fille, la dernière, est en famille d'accueil depuis
un an, ce que Madame X. vit comme une injustice. Elle voit sa fille un week-end
sur deux. Sa fille se serait plainte récemment de brûlure urinaires et, à
cette occasion, Madame X. lui a demandé si Monsieur Y. ne l'aurait pas touchée,
en rajoutant que si tel était le cas, elle la récupèrerait tout de suite. Sa
fille aurait répondu que oui. Madame X. est allé au commissariat. Il lui
aurait été simplement signifié de montrer sa fille à un médecin. IV-
MESSAGES IMPORTANTS 1)
Beaucoup d'abus sexuels ne sont jamais révélés. Parmi ceux qui le sont,
beaucoup le sont tardivement? Interviennent ici la honte, la culpabilité, la
peur (menaces de l'agresseur), sans parler de l'emprise affective et des
conflits de loyauté particulièrement insolubles que connaissent les victimes
de l'inceste au sein de leur famille. 2)
Les enfants et adolescents qui rapportent une histoire d'abus sexuels mentent
rarement (entre 1 et 3% selon les études, du moins dans le cas où le dévoilement
est spontané). Ceux qui allèguent des faits inexacts sont en majorité
influencés ou manipulés par un parent dans des situations de séparation
parentale avec conflit de droit de garde. 3)
Le caractère imprécis ou fragmentaire d'un récit d'abus sexuels n'invalide à
priori en rien ce récit. Les adolescents, et à fortiori les enfants, n'osent
pas ou ne possèdent souvent même pas les mots pour décrire tous les menus détails
d'une agression, à fortiori à caractère sexuel. La parole de l'enfant doit
toujours être prise très au sérieux. Douter à priori de la véracité des
faits rapportés par celui-ci n'appartient pas au médecin. 4)
Rien n'est pire pour un enfant ou un adolescent victime d'abus sexuels présents
ou passés d'avoir l'impression de ne pas être cru par l'interlocuteur auprès
duquel il ose raconter son histoire. 5)
Un enfant ou adolescent qui se rétracte, à la suite d'un premier récit d'abus
sexuels, est souvent jugé à posteriori comme un faux accusateur. En fait,
c'est plutôt tout le contraire. Au cours de la crise du dévoilement, et
surtout dans les abus intra familiaux, on sous-estime l'ambivalence et la
culpabilité de l'enfant, tout comme on ignore toute la série de pressions
familiales visant à ce qu'il revienne sur sa parole. La rétraction est bien
plutôt un véritable symptôme d'adaptation, qui devrait à priori renforcer
les présomptions d'abus plutôt que le contraire. 6)
Il existe d'innombrables manières d'abuser sexuellement un enfant ou
adolescent. Les définitions pénales du viol, des attentats à la pudeur, etc…
recouvrent des faits très variés. Ainsi par exemple, le "viol" n'est
pas un diagnostic médical. C'est une définition juridique et seule une enquête,
aidée entre autres des consultations médicales, peut permettre ou non de
conclure. 7)
La plupart des abus sexuels, pris dans leur ensemble, ne laissent pas de traces
visibles (exemples : abus sans pénétration ou avec pénétration "atraumatique",
abus datant de plusieurs jours ou semaines, viols caractérisés mais chez une
adolescente déjà sexuellement active, etc…). En outre, certains signes
"positifs" ne sont pas spécifiques d'abus. Un examen "négatif"
ne permet en aucun cas d'exclure la réalité d'un abus sexuel. 8)
En cas de suspicion d'un abus sexuel, il arrive encore trop souvent que la première
réponse soit la pratique d'un examen pelvien dont il serait attendu qu'il
apporte la preuve (ou non) de l'abus, afin de décider ensuite s'il est justifié
(ou non) d'alerter les autorités. Cette façon de procéder peut être d'autant
plus tentante que l'on doute à priori des faits, que l'enfant est très jeune
ou que la situation ou personnalité de l'auteur présumé pose un problème.
Une telle attitude est illogique et tout à fait condamnable, car très rares
sont les examens médicaux qui apportent à eux seuls une preuve définitive
d'abus sexuel. 9)
En cas de récit et même en cas de présomption d'abus sexuel chez un(e)
mineur(e) de 15 ans, le médecin voit sa responsabilité engagée. Il a tout
pouvoir pour alerter les autorités, l'article 378 alinéa 3 du Code Pénal le dérogeant
en ce cas de l'obligation au secret médical. Il doit également savoir que
l'article 62 alinéa 2 du Code Pénal prévoit une punition en cas de non
avertissement des autorités administratives ou judiciaires de sévices ou
privations connus infligés à un mineur. 10)
Les abus sexuels intrafamiliaux (incestes), dont certains peuvent perdurer des
années, restent longtemps dominés par la loi du secret. Ils se disent plus
facilement à l'adolescence, et dans ce cas parfois longtemps après les faits.
La souffrance engendrée conduit alors volontiers à des passages à l'acte ou
à des difficultés de comportement qu'il importe de pouvoir décoder. A titre
d'exemple et à Bicêtre, dans le Service de Médecine pour Adolescents, sur
plus de 400 filles hospitalisées pour tentative de suicide, 8% avait une
histoire d'inceste, et le tiers d'entre elles n'en avaient jusque-là jamais
parlé à personne. V-
L'EXAMEN MEDICAL PROPREMENT DIT (aspects techniques) 1)
Conditions: -
à l'aide d'un protocole écrit spécifique : hautement souhaitable -
dans un lieu de consultation calme, après avoir bien expliqué à l'entourage
et à l'enfant les buts de l'examen, et demandé à l'enfant s'il préfère être
vu sans la présence de ses parents -
en prévoyant une longue consultation (45 minutes tout compris). -
l'examen est un facteur traumatique supplémentaire potentiel, s'il n'est pas
conduit dans les meilleures conditions et avec le temps nécessaire. Il est en
revanche déjà thérapeutique si l'examinateur sait opérer avec calme, parle
à l'enfant, le met en confiance et reste attentif à son état psychologique.
Il importe également de savoir rassurer l'entourage, dont les réactions émotionnelles
peuvent déterminer pour une large part celles de l'enfant. 2)
Reconstruire l'histoire de l'agression : -
date, heure, lieux et circonstances. -
agression unique ou répétée. Menaces et violences associées. -
identité de l'auteur par rapport à la victime. 3)
Préciser les antécédents généraux, médicaux, gynécologiques (adolescente)
et du contexte psycho-social. 4)
Faire l'examen : -
examen général -
recherche des signes extérieurs de violence (peau, muqueuses) examen
du périnée, de la vulve et de l'anus. L'enfant est allongé sur le dos, genoux
repliés, en position de "grenouille". L'inspection seule suffit.
L'adolescente est examinée sur table gynécologique avec un bon éclairage. Il
faut obtenir une relaxation maxima, surtout pour bien visualiser l'introïtus
vaginal et l'hymen (écarter les grandes lèvres avec les pouces). -
noter l'état psychologique : calme apparent, gêne, honte, agitation, etc… 5)
Recherche de sperme (impérative si l'abus remonte à moins de 72 heures, mais
à faire même dans les autres cas) par un écouvillonnage simple et étalement
sur lame (sans lamelle ni fixateur). Conserver les écouvillons dans leur gaine
avec 1 ml sérum physiologique, pour un étalement frais au laboratoire. Chez
la fillette : vulve, introïtus vaginal, anus. Chez
l'adolescente : cul de sac postérieur, col, vulve, anus. Chez
le garçon : anus. Si
notion de fellation récente : en arrière des incisives supérieures. 6)
Prélèvements bactériologiques : seulement s'il y a des signes locaux évocateurs
d'infection, ou si l'examen est fait à distance de l'abus. 7)
Examens sanguins : VDRL-PTHA Sérologie
HIV (après accord) Bêta-HCG
chez l'adolescente réglée 8)
Examens facultatifs (fonctions du site) : Groupe
sanguin + groupe salivaire + groupe de toute sécrétion suspecte. Prélèvement
à conserver aux fins d'étude des empreintes génétiques. 9)
Conserver les vêtements ou sous-vêtements déchirés ou souillés (sacs en
papier, à remettre directement à la Police), si la victime ne s'est pas changée
depuis l'agression. 10)
Gestes préventifs immédiats : Chez
l'adolescente réglée, et si l'agression remonte à moins de 72 heures : prévention
de grossesse par Stédiril 2 cp aussitôt, puis 2 cp 2 heures plus tard. Une
hospitalisation est nécessaire si : -
le retentissement émotionnel est important (victime et/ou entourage), -
l'abus sexuel est intra-familial (inceste ou équivalent). 11)
Rédaction du certificat : Un
certificat doit toujours être rédigé, même lorsqu'il n'a pas été requis, même
en l'absence de plainte (une plainte différée est toujours possible, et ce
document a une valeur rétro-active considérable) et son double est gardé dans
le dossier +++. Il
faut mentionner clairement : -
identité du médecin signataire et date/heure de l'examen. -
identité/date de naissance de la victime. -
déclarations de la victime (et de l'entourage si enfant en bas âge) comportant
: date et circonstances de l'abus, agresseur(s), souffrance éprouvée et symptômes
manifestés pendant et depuis l'abus. -
résultats de l'examen : somatique général, périnéal, psychologique. -
le risque de grossesse, chez l'adolescente. -
la durée d'ITT (en fait non obligatoire ici). -
signature. |