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DE L'IDOLE AU BOUC-EMISSAIRE
Une ITW de Véronique Anger
Comment passe-t-on du statut d'idole à celui de
bouc-émissaire ? L'exemple des "Bleus", éliminés prématurément de la coupe du
monde, est l'occasion de remettre au goût du jour la fameuse théorie de René
Girard.
Le point de vue sans langue de bois du Dr Erick Dietrich*, médecin
psychanalyste, directeur de recherche et d'enseignement à l'institut francophone
de psychosomatothérapies, responsable du département de victimologie de Paris
XVII.
Véronique Anger : Selon vous, comment passe-t-on
du statut d'idole à celui de bouc-émissaire ? L'exemple des Bleus m'a semblé un
sujet d'étude intéressant pour mieux comprendre la théorie de Réné Girard.
Dr Erick Dietrich : La fonction originelle
du bouc-émissaire(1)
était de racheter les fautes. Pour pouvoir répéter sa faute en toute impunité,
et donc éviter de se remettre en cause, le véritable coupable va "faire
pardonner" sa faute en la faisant porter sur autrui. Il va ainsi "restaurer la
bonne conscience" en créant l'illusion que la morale est sauve.
Dans nos sociétés modernes, les boucs-émissaires sont choisis selon des critères
précis. L'individu ou le groupe d'individus est désigné parce qu'il dérange. Il
peut également être choisi à cause de ses différences (souvent ethniques) qui
vont attirer sur lui une agressivité (parfois préméditée).
Vous vous situez volontairement sur le registre du sport, mais cette question
pourrait se poser dans bien d'autres domaines (affaires, politique, religion,…).
Le "cas" de l'équipe de France mérite qu'on s'y arrête effectivement. Au départ,
les Bleus ne jouent pas le rôle du bouc-émissaire. En réalité, ce serait même
plutôt l'inverse.
Le pouvoir politique a utilisé les "désirs mimétiques(2)"
pour installer dans les esprits, par la "pensée magique(3)",
l'idée que l'équipe nationale (représentant narcissique du pouvoir politique en
place) grâce à ses exploits permettra non pas de racheter la faute, mais
d'atténuer les fautes des hommes politiques et les dysfonctionnements d'un
système, qui apparaît, grâce à la victoire, comme le meilleur.
La réussite des Bleus aurait pu à nouveau être utilisée comme symbole de la
grandeur du dirigeant en place. Aujourd'hui, il s'agit de Jacques Chirac, mais
ne vous y trompez pas, la tentative de manipulation aurait été exactement la
même dans un contexte politique différent. Ce principe très ancien continue à
faire ses preuves depuis plusieurs millénaires déjà…
Porteurs d'enjeux qui ne leur appartiennent pas, les Bleus risquent s'ils
échouent de devenir boucs-émissaires. Du système d'idéalisation au système du
bouc-émissaire, il n'y a alors qu'un pas, vite franchi, comme vous avez pu
l'observer.
VA : Comment expliquez-vous la "défaillance"
d'une équipe aussi brillante ?
Dr ED : Les sponsors et les nombreux
contrats publicitaires, ont contribué me semble-t-il à la décompensation des
joueurs sur un plan psychologique.
Les enjeux sont devenus trop importants et se sont éloignés des objectifs
purement sportifs. Or, le sportif, en particulier de très haut niveau, a besoin
d'être détendu, de se sentir bien dans sa tête. Quelle que soit sa rémunération,
s'il devient porteur d'enjeux qui le dépassent, il pourra se démotiver.
A ce propos, l'argent est un élément supplémentaire dans le choix des Bleus
comme boucs-émissaires. A nouveau apparaît le désir mimétique, c'est-à-dire le
désir que l'"autre" a de posséder. L'envieux tentera par tous les moyens de
s'approprier ou de détruire l'objet de ses désirs, que l'autre possède.
Si celui qui est idéalisé reste suffisamment intouchable, "les autres" vont
continuer à l'admirer. Dès lors que son aura vacille, ceux-ci vont alors
s'acharner sur lui et le massacrer avec d'autant plus de violence qu'ils
l'auront adoré(4).
VA : Quels sont, selon vous, les véritables
enjeux ?
Dr ED : Le sport incarne l'un des moteurs
de l'enthousiasme et de la passion des foules. Grâce à lui, une partie de la
population va s'investir personnellement et atteindre un certain épanouissement
physique, voire spirituel.
Il est intéressant de noter que, historiquement, le sport reflète la violence du
peuple qu'il représente. Plus exactement, il reflète la violence des
représentants du peuple qu'il représente…
Les origines du sport(5)
remontent aux olympiades grecques et aux jeux du cirque romains. Le parallèle
entre le sport moderne et les olympiades ou les jeux est tout à fait pertinent.
En effet, l'intérêt des jeux du cirque visait déjà à détourner le regard du
peuple des joutes politiciennes. Vous voyez donc que le sport est lié très tôt
au pouvoir politique.
Lors des premières organisations mondiales de la coupe de football, notamment en
1934 en Italie, le régime fasciste a utilisé le sport pour servir ses intérêts
et s'ériger en maître du monde. Il n'a pas hésité à déclarer que son équipe de
foot représentait "l'idéal fasciste du sport". Une "petite phrase" tout à
fait symbolique du climat de l'époque…
"Le socialisme est le système le mieux adapté à l'accomplissement physique de
l'individu". Cette autre affirmation est extraite d'un article de La Pravda.
En d'autres termes, remporter les jeux olympiques serait la preuve que le
socialisme est le système le mieux adapté à l'accomplissement physique de
l'individu.
Ces deux exemples (je pourrais en citer des centaines) illustrent à quel point
le sport peut-être porteur d'enjeux politiques.
La coupe du monde de football 2002 a montré l'énormité des enjeux financiers. Le
point de vue des sponsors a peu à voir avec l'idée que la population se fait
généralement du sport. Leur credo : "pour que le sport soit rentable, il faut
gagner".
Des enjeux politiques viennent évidemment s'insinuer dans les enjeux financiers.
Ils se fondent sur un principe simple : le sport permet d'exister ; par
conséquent, il permet à la politique d'exister à travers lui.
Après l'élimination des Bleus, un homme politique français d'extrême droite a
osé affirmer : "Il est normal que les Pays-Bas gagnent car ils ont une vraie
équipe européenne. On se rend compte qu'en France, on a une équipe faite de
beurs, de noirs et de basanés".
A l'évidence, une telle déclaration, qui parvient tout de même à être diffusée
sur les ondes, montre à quel point l'équipe des Bleus est porteuse d'enjeux pour
les hommes politiques.
VA : Selon vous, culturellement et
historiquement, le sport incarnerait la violence du système en place ?
Dr ED : Il joue un rôle de fusible. Un état
démocratique a besoin d'asseoir son pouvoir, surtout s'il n'est pas aussi
démocratique que cela…
Les Bleus, en tant que symboles de la grandeur d'un pays, représentent pour le
pouvoir politique le moyen d'obtenir l'adhésion des masses et de la jeunesse.
En réalité, je pense que la France, comme la plupart des pays qui se disent
démocratiques, n'est en fait qu'une fausse démocratie. Je ne crains pas
d'affirmer que le pouvoir est totalitaire.
Et pour qu'un pouvoir totalitaire fonctionne, il lui faut recourir à la
violence. Or, dans un pays dit "démocratique", il lui est impossible d'utiliser
une violence directe. Par conséquent, il va essayer d'utiliser des
contre-violences, ou plus exactement des violences "légitimes", qu'il opposera à
celle des banlieues par exemple. Il suffit de laisser croître la violence des
autres pour légitimer ensuite sa propre violence.
Tant que cette violence existera, aucune autre ne se manifestera contre le
régime en place.
En réalité, peu importe que les Bleus gagnent ou perdent. S'ils perdent, la
violence se déchaînera contre eux, en particulier, contre leur entraîneur. Qui
oserait remettre en cause le système du bouc-émissaire ? Exception faite de
rares articles, les médias -sans doute trop dépendants du pouvoir politique-
n'ont pas le courage de déranger le pouvoir en place.
Peu nombreux sont ceux qui ont apporté leur soutien aux Bleus après leur
défaite. Pourtant, il aurait été facile de relativiser l'événement. Il ne s'agit
après tout que d'une compétition. Il aurait été raisonnable que les hommes
politiques et les sponsors rappellent que cette équipe a fait rêver tout un pays
en étant championne du monde et championne d'Europe il n'y a pas si longtemps…
VA : Pourquoi la théorie du bouc-émissaire
est-elle inusable dans nos sociétés dites "civilisées" ? Comment sortir de ce
système ?
Dr ED : Dans le système du bouc-émissaire,
il faut un fautif, un sacrifié. En d'autres termes, pour s'en sortir, il faut
"décapiter" le coupable désigné.
Je constate simplement qu'il est facile pour des sociétés industrielles, dites
civilisées, de critiquer les pays en voie de développement, dits "primitifs".
Le mécanisme du bouc-émissaire peut-être considéré comme une réaction humaine
"normale" dans les sociétés primitives. En revanche, nous devons nous interroger
sur les raisons pour lesquelles ce système "pervers" survit, avec l'assentiment
général, dans nos sociétés civilisées.
Même dans les pays industrialisés, la magie est toujours là puisque le
bouc-émissaire remplit encore pleinement sa fonction originelle.
Toute tentative d'évolution de l'humanité vers un système différent est
immédiatement attaquée et détruite, car elle remet en cause le pouvoir en place.
La seule façon de s'en sortir serait de supprimer les pouvoirs…
*Dr
Erick Dietrich est médecin,
psychanalyste, sexologue, directeur de recherche et d'enseignement à l'Institut
francophone de psychosomatothérapies, responsable du département de victimologie
de Paris XVII. Il a écrit plusieurs articles sur la théorie du bouc-émissaire de
René Girard et est l'auteur de nombreux livres parmi lesquels : "Précis de
sexologie et de sexopathologie" ; "Une Nouvelle vision de la thérapie et
Harmonie et sexualité de couple" (J'ai lu). Plus d'infos plus
:
http://www.psycho-ressources.com/erick-dietrich.html
et
http://sexopsy.stcom.net/Victimologie/Default.htm
(1)
Lire l'excellent livre de René Girard " Le bouc-émissaire " (Grasset. 82)
Plus d'infos sur :
http://home.nordnet.fr/~jpkornobis/TextesGirard1.htm
ou
http://membres.lycos.fr/yrol/LITTERA/GIRARD/biblio.htm
(2) Désir mimétique, ou
rivalité mimétique : l'envieux tentera par tous les moyens de s'approprier ou de
détruire l'objet de ses désirs, que l'autre possède. L'objet convoité va devenir
la source d'un conflit générateur d'une lutte à mort entre les deux camps. La
communauté est alors en danger, il faut une échappatoire : soit un combat
fratricide, soit un le bouc-émissaire
(3) Pensée magique : idée selon laquelle penser quelque chose
serait la même chose que de la faire. Courante dans les rêves, dans certains
désordres mentaux et chez les enfants
(4) Voir aussi l'émission "Arrêt sur image" en intégralité sur le site de
France 5 traitant avec pertinence l'échec des Bleus : "Les
yeux dans l'échec"
(5) En savoir plus sur les origines du sport :
http://fr.encyclopedia.yahoo.com/articles/do/do_4137_p0.html#do_4137.5
Propos recueillis par Véronique Anger, Rédactrice en Chef
anger@carpediemcommunication.com (I&H N°12 - 07/02)
Toute reproduction, même
partielle, de ce texte réalisée par quelque procédé que ce soit, sans le
consentement de C@rpe diem communication, est illicite et constitue une
contrefaçon sanctionnée par le Code de la propriété intellectuelle.
Photo extraite du CV de Erick Dietrich :
http://www.psycho-ressources.com/erick-dietrich.html
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